« Julie (en 12 chapitres) » : une femme écrite par un homme

Julie ne sait pas trop ce qu’elle veut faire de sa vie, tous les six mois elle se lance dans une nouvelle carrière. Dans une soirée, elle rencontre Aksel, auteur de bandes dessinées quadragénaire et s’installe avec lui…

Déjà quatre ans depuis Thelma, et Joachim Trier revient avec un nouveau film co-scénarisé avec Eskil Vogt (dont on pourra découvrir également dans quelques mois la réalisation The Innocents), autour de Julie, un personnage spécialement écrit pour Renate Reinsve, comédienne de théâtre qui avait une réplique dans Oslo, 31 août mais avait durablement marqué le cinéaste. La Norvégienne a même remporté le prix d’interprétation grâce à ce rôle-titre qui suit la vie d’un personnage féminin découpée en un prologue, 12 chapitres courts et un épilogue. 

Et en effet, elle met beaucoup de sensibilité dans ce rôle, et apporte une vraie lumière à l’écran, donnant de la nuance au cheminement intérieur de son personnage. À travers le portrait de Julie, le film interroge la situation des trentenaires d’aujourd’hui qui ne trouvent pas leur place et peinent à se lancer dans une carrière et à établir une vie privée stable. 

Esthétiquement, le film est lumineux et créatif, avec une certaine inégalité entre les chapitres. Certains sont assez conventionnels dans leur réalisation, quand d’autres font preuve d’une mise en scène plus audacieuse (le passage délirant avec les champignons qui emploie même un personnage d’animation intégré dans les prises de vues réelles) ou de trouvailles qui apportent une forme de poésie et de tendresse au métrage, telles que le chapitre où Julie parvient à suspendre le temps grâce à l’interrupteur de sa cuisine. 

Pourtant, quelque chose chiffonne dans l’écriture. D’une part, même si l’on suit le personnage de Julie, celle-ci reste assez peu développée. Sa famille est très peu présente à l’écran, bien qu’on comprenne qu’elle vit dans la déception que son père, qui a refondé une famille après le divorce, ne lui apporte pas l’attention qu’il devrait. On ne lui voit pas d’ami(e)s proches, pas d’activité(s) ou de passions. À vrai dire on ne sait pas trop qui est Julie, au point d’être surpris(es) lorsque la voix off la présente comme une éternelle optimiste pleine de joie de vivre, alors qu’on la percevait plutôt comme une jeune femme en proie à un doute existentiel lancinant. Car tout ce que l’on voit d’elle, c’est sa vie amoureuse, tiraillée entre deux hommes : Aksel, un auteur de BD satiriques sexistes, et Eivind, un écolo sportif. L’un veut absolument un enfant avec elle, insistant alors qu’elle ne se sent pas prête pour fonder une famille, l’autre professe qu’il ne veut surtout pas ajouter un être à la planète, sans l’interroger sur son adhésion à cette théorie. C’est ainsi que Julie est sans cesse ramenée par son entourage masculin (mais pas seulement) à son statut de potentielle mère. Pour une jeune femme qui tient des propos féministes au début du film, remettant à sa place un homme qui lui fait du mansplaining, il est étonnant qu’elle accepte de vivre avec un type qui sous couvert d’art rabaisse les femmes (comme on le comprend plus nettement dans la séquence télévisée même si la voix off indique dès le départ qu’elle avait de son œuvre l’image de quelque chose de sexiste) et qu’elle se laisse ainsi réduire à son utérus. À ce sujet, le scénario nie de façon problématique le non-désir d’enfant comme autre chose qu’une phase amenée à être dépassée. 

D’autre part, alors qu’on en sait assez peu sur Julie, ses passions, ses convictions, ses ami(e)s, on voit copieusement l’entourage d’Aksel, on connaît ses activités, ses envies, et le personnage a droit à une évolution notable avec un élément inattendu dans son arc narratif. Anders Danielsen Lie a tendance à voler ses scènes dans la dernière partie, reléguant les problèmes de Julie au second plan. On peut saluer la prestation de l’acteur, avec une large palette de jeu, qui finalement impressionne au moins autant que celle de Renate Reinsve. Pour un portrait de femme, c’est un peu dommage qu’on en retienne les hommes…

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