« Cette musique ne joue pour personne » : dans tout caïd, un poète qui sommeille

Pour séduire la jeune caissière du supermarché, Jeff s’inscrit à un cours de poésie. Pendant ce temps, deux de ses hommes de main tentent de convaincre les élèves du lycée de venir à la fête d’anniversaire de sa fille Jessica, et Jacky cherche le comptable qui a volé de l’argent à son patron…

Il aime les personnages écorchés, Samuel Benchetrit, ce n’est pas une nouveauté. Cette fois-ci, il crée une bande, à la fois dockers, copains, collègues, trafiquants d’on ne sait quoi tombé du camion, liés par un mélange d’affection et de crainte. Avec son binôme Gabor Rassov à l’écriture, ils ont choisi d’implanter leur petit groupe à Dunkerque, où la chute de l’industrie a induit l’émergence de la précarité, et qui dit précarité dit économie parallèle.

Nos lascars tiennent le port depuis des années, sous la houlette de Jeff (François Damiens), dont le père était aux manettes avant lui. On a affaire à une histoire de famille, celle du sang, mais aussi celle de liens plus mystérieux. Il y a Neptune (Ramzy Bedia), trouvé sur un bateau et élevé par le patriarche avec son fils, et le tandem Jésus et Poussin qui veille sur la fille de Jeff, Jessica, comme si elle était leur enfant. Et le lunaire Jacky qui se tape les sales besognes sans sourciller.

D’emblée, ces hommes sont comme écartelés entre deux pôles : d’un côté, la violence, qui leur permet d’asseoir leur position et d’obtenir ce qu’ils veulent, de l’autre, un attrait pour des choses totalement opposées (la poésie, les vieilles chansons d’amour, le théâtre, la pensée zen…). L’opposition est d’abord génératrice de comédie, comme lorsque le personnage de Bouli Lanners pratique sa technique de respiration méditative en même temps qu’un étranglement.

Mais peu à peu, ce comique de l’absurde chez des milieux modestes, qui rappelle les univers de Kervern-Delépine voire celui de Dupontel en moins survolté, cède le pas à une tonalité plus douce et mélancolique. En cela le casting est excellement composé, car tous (et toutes) portent cette dualité, cette capacité à incarner à la fois une virilité bourre dont on peut se moquer et un cœur tendre pour lequel on éprouve de l’empathie. La caméra, près des visages, captant les variations émotionnelles, incite à l’attachement. Si les personnages féminins sont plus secondaires, chacune des actrices a tout de même droit à son moment : la douce Constance Rousseau confiant son émotion à la lecture d’un poème très personnel, l’émouvante Valéria Bruni-Tedeschi en pleine déclaration à son mari, la jeune Raphaëlle Doyle dans un rendez-vous galant inopiné et silencieux, et Vanessa Paradis dans les scènes chantées de sa comédie musicale sur Simone de Beauvoir.

Même les idées les plus farfelues, et le métrage n’en manque pas, ne semblent jamais ridicules tant la photographie tend à nous faire adopter un regard enveloppant et pudique sur les personnages. La bande-son contribue à cette atmosphère bienveillante, avec le délicat piano de Chilly Gonzales mais aussi des tubes français romantiques tels que « Le Cœur grenadine » (Voulzy dans un film, comme dans Le Monde est à toi, c’est toujours une audace payante). Le passage d’une scène à l’autre, suivant les différents arcs narratifs, permet de passer subtilement de l’extra à l’intra-diégétique, créant par le son une continuité subtile. Il y a quelque chose de fragile dans l’entrelacement des séquences, mais un charme ténu opère, qui s’incarne par instants dans des scènes poétiques marquantes, telles que l’exercice de la plume ou l’histoire d’Éric Lamb. Un peu de douceur dans un monde de brutes, c’est la promesse tenue du grand retour de Samuel Benchetrit sur nos écrans.

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