« Drive my car » : vivre et laisser conduire

Kafuku, metteur en scène de théâtre, et son épouse Oto, scénariste de séries TV, forment un couple pérenne soudé par leur créativité commune. Lorsqu’Oto lui demande une conversation sérieuse, son mari, qui l’a aperçue avec un amant, repousse le moment de rentrer…

Habitué des œuvres-fleuves, Ryûsuke Hamaguchi se voit récompensé du Prix du scénario à Cannes pour son nouveau film, adapté à l’aide de Takamasa Oe à partir d’un texte de Murakami (qui avait déjà fourni matière à Burning ces dernières années). La matière littéraire est d’autant plus fondamentale dans l’œuvre cinématographique que le récit lui-même s’appuie largement sur le métier de metteur en scène de son protagoniste, qui au fil de l’intrigue monte d’abord En attendant Godot (coïncidence avec la sortie à quelques jours d’écart d’Un triomphe, où il est également question d’une mise en scène du texte de Beckett), puis Oncle Vania. Il faut sans doute avoir lu la pièce de Tchekhov pour saisir toutes les subtilités des correspondances entre cette œuvre et le film, qui s’attache clairement à nouer des parallèles entre les répétitions et la vie des protagonistes (une thématique très présente dernièrement au cinéma, notamment avec Guermantes).

Parmi les scènes marquantes qui émaillent les trois heures de film, certaines sont d’ailleurs liées à l’activité théâtrale. Les auditions en particulier permettent un moment suspendu, celui de l’apparition, silencieuse et spectrale, de Lee Yoon-a (Yoo-rim Park). L’actrice coréenne incarne une danseuse muette, qui tente sous l’impulsion d’un époux inquiet de sa solitude à Hiroshima où ils se sont installés, de se réinventer comme comédienne en dépit de son handicap. On ne peut pas dire que ce personnage soit capital dans l’économie narrative de l’intrigue, et pourtant, elle infuse une finesse et une originalité qui font toute la différence. La scène de dîner au cours de laquelle elle raconte son parcours est quasiment hypnotique, et débouche sur le passage le plus chaleureux, en termes d’atmosphère et de lumière, de l’ensemble du métrage. En effet, l’esthétique est par ailleurs assez glaciale, la voiture rouge constituant quasiment la seule touche de couleur vive dans le gris de la ville et des intérieurs mornes et sages. Les teintes sombres des tenues de M. Kafuku finissent par se détacher sur le blanc de la neige, dans une symbolique de deuil nécessaire à la renaissance sur les planches. Car à travers ses multiples récits, la parole occupant une place capitale dans le film, c’est bien de la mort d’un proche et de la difficulté du deuil qu’il est question. Un sujet maintes fois traité qui en guise de climax tombe dans des banalités, bien qu’empruntant à Tchekhov. On peut ainsi regretter que ce qui aurait dû consister en un climax émotionnel, entre le metteur en scène et sa jeune conductrice revenue sur les traces de son enfance tragique, devienne la scène la moins originale et la moins subtile du métrage.

Toutes ces scènes en voiture, ce cheminement de confidences, ne fait pas le poids face au silence radieux de Lee Yoon-a, ni à l’excitation d’Oto (Reika Kirishima), dont la sexualité démiurgique fait advenir l’intrigue de son show télévisé, une idée brillante qu’on aurait aimé voir davantage en action, si son personnage n’avait pas été sacrifié pour donner de la profondeur à celui de son époux, confronté au jeune amant comme un double qu’il se plaît à modeler par ses conseils de lecture et de jeu.

Se laissera-t-on endormir ou emporter par ce voyage contemplatif ? Les deux options semblent autant probables, tant l’attention tient à un fil devant ce genre d’œuvre si dépendante de la sensibilité qui la reçoit.

 

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