« Serre moi fort », vivant(e)s dans sa tête

Clarisse quitte le domicile familial à bord de la vieille voiture de son mari. À distance, elle tente de garder le lien avec les absent(e)s. Mais est-ce vraiment elle qui est partie ?

Alors qu’il souhaite se tourner vers un projet davantage au premier degré et linéaire dans sa narration que ses deux précédents films en tant que réalisateur, Mathieu Amalric découvre le texte de la pièce Je reviens de loin de Claudine Galea, qui n’a jamais été jouée sur scène. Bouleversé par cette œuvre qu’il classe dans le genre du mélo, le cinéaste fait fi de ses réticences et fait du texte théâtral, en neuf jours, un scénario de cinéma.

Et pourtant, on ne peut pas dire que le texte se prête tellement à ce médium. Il faut du temps pour comprendre ce à quoi on est en train d’assister, et longtemps on a l’impression d’entendre une récitante de théâtre derrière le personnage de Vicky Krieps, mère qui a fui le domicile familial mais semble étrangement continuer à pouvoir communiquer à distance avec les siens. Les correspondances entre le road trip de la mère et le quotidien de la famille créent un canal de communication quasi télépathique, qui fonctionne par des astuces telles qu’une cassette audio dans le lecteur de la voiture ou un même cahier intime orange dans lequel mère et fille couchent leurs pensées.

Alors qu’on pense initialement à une thématique assez proche du film de Guillaume Senez Nos batailles, le montage nous fait petit à petit prendre conscience que la situation est différente de ce qu’on en avait initialement perçu. Jamais présenté comme un twist, la révélation de la réalité est progressive, car la caméra continue d’accompagner Clarisse dans son voyage qui est finalement autant intérieur que géographique. Il s’agit moins d’aller voir la mer ou la montagne que de trouver une voie vers une forme de mieux-être et d’acceptation de l’inacceptable.

C’est un genre de réalisme magique qui baigne cette histoire terrible d’une lumière différente du mélo initial. Mêlant souvenirs et projections, la protagoniste construit une cellule familiale pleine de vie, où l’on tente de laisser aux enfants l’espace de s’épanouir. La maison constitue un élément majeur du récit, en tant qu’ancrage dans le réel mais aussi que décor de théâtre, où tous les dérapages deviennent possibles, tels que jeter par la fenêtre les affaires de son frère au cours d’une dispute ou construire une cabane dans l’arbre du jardin.

À l’image, la photographie de Christophe Beaucarne unifie réel et imaginaire dans une même lumière, et comme une même temporalité. Les enfants sont à la fois petit(e)s et adolescent(e)s, la mère présente et absente. Seule la scène de rencontre en boîte de nuit revêt un côté vintage qui la place dans la sphère du souvenir. Arieh Wolthalter et Vicky Krieps, devenu(e)s deux visages incontournables du cinéma ces dernières années, y font naître un couple de cinéma passionné et passionnant, associant la sensualité et les aléas du quotidien. Clarisse et Marc sont en même temps des adultes pris par leur quotidien qui ne pensent pas toujours à se regarder et s’écouter (elle dit même de lui « c’est un meuble ») et en même temps des amants que l’émotion parvient à connecter en dépit de toutes les distances (le passage « ferme les yeux » est particulièrement troublant). Pour elle surtout, c’est un rôle grandiose, qui permet à la fois des moments de tendresse et de légèreté familiale et tout le poids du drame qu’elle traverse. Au bord de la folie, lorsqu’elle tente de recréer ses enfants au futur, Clarisse est avant tout l’incarnation de la force de l’imaginaire, et de sa nécessité comme instinct de survie. Rendre la morsure de l’absence par une présence quasi permanente à l’écran, c’est un pari audacieux que le film réussit pleinement, laissant en nous comme sur les polaroids de la famille la trace persistante de son émotion puissante, à la fois douce et déchirante.

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