« Dune », le trône de ver

Dans une guerre commerciale pour l’exploitation de l’épice, qui se récolte dans le désert habité par les Fremen et contrôlé par les Harkonnen, la famille des Atréides est amenée à jouer un rôle prépondérant pour tenter de ramener la paix…

En réinvestissant l’univers culte de Blade Runner, Denis Villeneuve avait prouvé avoir les épaules pour se confronter à une œuvre culte. Mettant toujours la barre plus haut, il s’attelle cette fois à un roman réputé inadaptable (et pourtant déjà porté à l’écran dans les années 80 par David Lynch), celui de l’Américain Frank Herbert, initiateur de tout un cycle toujours en cours en plus de 20 volumes, Dune.

La promesse du titre est double : pour les connaisseurs/euses de l’œuvre originale, réussir à faire vivre à l’écran un univers riche et complexe, avec de nombreux personnages, des technologies différentes des nôtres, des planètes distinctes, et des enjeux politiques intriqués ; pour les béotien(ne)s, nous plonger dans un monde ensablé et inconnu dans lequel il ne faudra pas se trouver perdu(e).

Paradoxalement, le choix du cinéaste et de son co-scénariste Jon Spaihts est de prendre le temps d’exposer les tenants et aboutissants de l’univers et des conflits politiques et militaires qui le traversent, tout en nous plongeant dans le vif du sujet in medias res. Il y a bien une voix off qui expose la situation du point de vue des Fremen, mais elle n’est là que quelques instants, associés à des plans brefs comme pour résumer ce qui a mené au nœud de l’intrigue. Pas besoin de longs discours pour percevoir la situation d’exploitation injuste dans laquelle s’est retrouvée le peuple Fremen, dépouillé de sa précieuse « épice » par les Harkonnen aux moissonneuses puissantes. Ni pour faire le parallèle avec la colonisation et l’exploitation pétrolière dans les pays du Golfe, notre monde regorgeant de sources d’inspiration dès lors qu’il s’agit de présenter une situation inique.

L’or noir, ici, ressemble bien à du pétrole lorsqu’on en fait un bain de jouvence, capable de ramener les quasi-morts à la vie. C’est aussi le carburant qui permet les voyages spatiaux d’une planète à l’autre, reliant les différentes civilisations qui cohabitent dans l’Imperium. Avec ses reflets rougeoyants magiques, l’épice est un mystère, un allergène qui guérit, une drogue qui bleuit le regard et file le troisième œil, bref, une denrée rare qui confère le pouvoir. Impossible à synthétiser, elle nécessite les vers des sables, gigantesques créatures occupant la planète Arrakis, ce qui fait de celle-ci le lieu de toutes les luttes.

En quelques minutes, la situation est posée. Pourtant, on a l’impression ensuite d’assister à une forme d’exposition de deux heures et demie. En adaptant rigoureusement le premier des deux tomes du roman, Villeneuve s’applique à rendre un hommage appliqué au texte, quitte à dérouter le public. Il y a certes de l’action, des combats aériens et terrestres, des trahisons, des retournements de situation, des morts et des rencontres. Mais tout cela semble préparer plus encore… qui n’arrivera pas avant le prochain opus (prévu en 2024).

Cette impression de suspens, cette attente de la suite, est d’abord générée par les visions et rêves de Paul Atréides, le protagoniste. Élevé sur Caladan, la planète dont il est l’héritier, mi-prince humain mi-Bene Gesserit (un ordre religieux aux pouvoirs mentaux caractérisés par « la Voix » qui ordonne et est obéie), le jeune homme découvre d’abord en pensée la fameuse Dune et ses habitant(e)s, en particulier Chani, qui tantôt lui semble un(e) guide ou une muse, tantôt un présage mortel.

Pour parvenir à la rencontre, le parcours est celui d’un coming of age classique avec des épreuves physiques et morales (supporter la boîte de la souffrance, ôter une vie…), qui voit l’adolescent du début, soumis aux décisions maternelles, éperdu d’admiration pour les valeureux guerriers tels que Duncan Idaho, devenir un être capable de décider pour lui-même. Mais sur cette trame relativement convenue, Villeneuve brosse des tableaux épiques qui en mettent plein la vue. Les moyens sont utilisés à bon escient, avec des effets suffisamment discrets pour les prémunir d’un vieillissement accéléré, et de larges plans sur les splendeurs des paysages désertiques. Au casting, on retrouve Timothée Chalamet, qui n’est jamais tant chalametien que lorsqu’il saute au cou de son mentor Jason Momoa ou perd ses moyens devant Zendaya. Évidemment reconnaissable, c’est là le plaisir ou le défaut qu’on pourra y trouver, il est confronté à des personnages davantage transformés par et pour leurs rôles (comme Charlotte Rampling en inquiétante prêtresse ou Stellan Skarsgård en baron volumineux.

La plongée dans l’univers est totale grâce à la musique d’Hans Zimmer, omniprésente jusqu’à l’étourdissement. Les sonorités orientales coïncident avec le décor, mais le son finit par taper dur (surtout en Dolby Atmos), et on cherche le silence comme une respiration en pleine tempête de sable. Dune est ainsi contradictoire, qu’il prend son temps pour déployer son univers et son intrigue, tout en faisant l’effet de nous avoir passé(e)s à l’essoreuse à salade. L’exercice est maîtrisé, élégant, généreux en cinéma, mais manque peut-être d’émotion et de folie pour vraiment donner envie d’y revenir.

8 commentaires sur “« Dune », le trône de ver

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  1. « Dune est ainsi contradictoire, qu’il prend son temps pour déployer son univers et son intrigue, tout en faisant l’effet de nous avoir passé(e)s à l’essoreuse à salade. »
    …j’en sors tout juste, et je n’aurais pas mieux dit ! La musique colle très bien à l’univers si particulier, mais elle est quand même brutale pour les oreilles et pas vraiment mélodieuse. Et les décors sont grandioses, l’intrigue prometteuse, mais il ne se passe au final pas grand-chose, et les dialogues comme les épreuves subies par le héros restent très convenus. 2024 paraît bien loin…

    1. Ah le son, clairement en Dolby Atmos j’ai souffert ! Il paraît que ça suit la logique du roman ce côté très longue exposition mais en effet on a hâte de voir la suite !

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