Festival du cinéma américain de Deauville – Les Choses humaines, The Beta Test

Les Choses humaines

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Rentré de Stanford pour assister à la remise de la légion d’honneur à son père, animateur télé reconnu, Alexandre Farel est invité à une soirée d’anciens d’Henri IV, où il emmène Mila, la fille du nouveau compagnon de sa mère. Le lendemain matin, l’adolescente porte plainte pour viol…

Après John Fante avec Mon Chien stupide, Yvan Attal adapte Karine Tuil avec Les Choses humaines, pavé présenté comme une réflexion sur la place et les dommages causés par le sexe et la violence liée aux pulsions sexuelles. Un choix qui peut surprendre de la part du réalisateur, qu’on n’imaginait pas forcément passionné par le sujet des violences sexuelles au vu de ses déclarations sur #MeToo lors de son dernier passage à Deauville il y a deux ans. 

Mais on doit reconnaître le sérieux avec lequel le cinéaste s’emploie à son sujet. On ne peut pas dire que le scénario (co-écrit avec Yaël Langmann) survole la question, bien au contraire. L’intrigue déploie un certain nombre de personnages qui permettent d’aborder différents aspects du rapport à la sexualité et des relations entre hommes et femmes (on notera que le thème n’est conçu que sous un prisme hétérosexuel). Découpé en chapitres, qui alternent les focales (d’abord Alexandre et sa famille, ensuite Mila et la sienne), puis présentent le procès et les plaidoiries des avocat(e)s, le long-métrage débute aux côtés d’Alexandre (Ben Attal, qu’on peut retrouver dans Une jeune fille qui va bien) dont on peut découvrir d’abord les relations avec ses deux parents, dont aucun(e) n’est venu(e) l’accueillir à l’aéroport. On devine un enfant gâté dans l’enfance, qui vit mal de n’être plus le centre de l’attention, entre un père très sollicité professionnellement et une mère qui en plus de son rôle d’essayiste est également prise par sa nouvelle vie amoureuse. Pour Jean Farel, le père, officiellement trop vieux pour ça, la séduction est un des plaisirs et des privilèges de sa situation d’homme blanc riche et célèbre. Pierre Arditi, trop rare sur grand écran, se taille la part du lion avec ce personnage qu’il incarne avec une parfaite crédibilité, autant dans son égocentrisme que dans ses failles de mâle vieillissant. Sa relation avec sa stagiaire (Camille Razat, nuancée) est brillante car elle use à la fois des poncifs de la situation tout en lui offrant une évolution moins convenue. Pour Claire, la mère (Charlotte Gainsbourg), qui s’appelle encore Farel alors qu’elle a refait sa vie avec un prof de lettres (Mathieu Kassovitz), comme si l’appartenance au clan ne pouvait être rompue, les violences sexuelles sont un fléau à combattre à tout prix, quel que soit l’agresseur, dont aucun ne doit bénéficier de circonstances atténuantes, comme elle le martèle à la radio. On peut même s’étonner que ces deux-là aient pu former un couple, lui si ancré dans une posture à l’ancienne de mâle dominant pouvant pratiquer un droit de cuissage sur ses collaboratrices, elle défendant un féminisme passant avant toute autre lutte. 

Au milieu, il y a Alexandre, l’enfant chéri à qui tout sourit, brillant étudiant, pianiste émérite, adulé par sa mère qui ne rate pas une occasion de faire son panégyrique, tête à claques insupportable comme toute cette classe d’une élite économique et bourgeoise qui étale ses privilèges sans mesure. La scène de la fête avec les anciens d’Henri IV donne la nausée, cet entre-soi où l’on choisit un poste au nombre de zéros qui s’aligneront chaque mois sur la fiche de paye, sans aucune considération morale ou intellectuelle, où l’intelligence et les codes ne sont mis qu’au service de la réussite sociale et pécuniaire, où humilier les autres, et en particulier les femmes, n’est qu’un jeu sans conséquence. Comme son avocat (Benjamin Lavernhe) le souligne dans sa plaidoirie, Alexandre, qu’il soit ou non coupable, a quelque chose de détestable. Mais comme, finalement, à peu près tous les personnages.

C’est là sans doute à la fois le principal intérêt et la limite du long-métrage. Personne n’est vraiment touchant ou attachant. Chacun(e) cache des zones d’ombre, des mensonges, des saloperies sous le tapis. Les Choses humaines, c’est avant tout un monceau de laideur, et on pense à la tirade de Musset : « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées », si ce n’est que l’union des deux n’a rien de sainte et sublime, elle est plutôt le point culminant de la laideur, l’achoppement d’un rapport de force biaisé, comme l’explique l’avocate de Mila (Judith Chemla), par la société patriarcale, dans lequel la femme est sûre de perdre. 

C’est là que la réflexion devient passionnante, et donc essentiellement dans la deuxième partie du métrage, celle consacrée au procès. On aura assez peu vu la famille de Mila, et très peu son avocate (ce qui n’empêche pas de lui avoir collé une étrange référence « je me lève et je ne me casse pas », qui pourrait apparaître comme une vilaine pique d’Attal), un déséquilibre qui fait tiquer car en dépit de tout ce qu’on peut reprocher au personnage d’Alexandre, on voit bien que c’est autour de lui que le métrage se construit, que le vrai sujet n’est pas Mila et ses souffrances mais bien le devenir du jeune homme, et sa potentielle condamnation. En cela l’œuvre agace voire fait enrager si tant est qu’on se considère comme concerné(e) par la question des violences faites aux femmes. On aurait envie d’accompagner la victime, de la croire et de la soutenir, mais tout est fait pour nous mettre dans le doute. Suzanne Jouannet interprète une jeune fille énigmatique, dont les déclarations sont sujettes à caution, à la fois à cause du rapport de l’adolescente à sa mère juive pratiquante et stricte (Audrey Dana) mais aussi des mensonges que fait émerger le procès (sur sa vie sexuelle avant le viol, sur une précédente agression potentielle…). Le cadre est clinique, les institutions policière et judiciaire présentées sous un jour optimiste, celui du plus grand sérieux et de la plus grande rigueur (Alexandre est immédiatement arrêté, les constatations efficaces et rapides, la plainte de Mila prise tout de suite après à peine une remarque sur les risques). Quand on sait les chiffres réels des plaintes par rapport aux viols perpétrés en France, et plus encore des condamnations, l’histoire fait bien figure de fiction. Une fiction dans laquelle la tension monte au moment des plaidoiries, dans des plans-séquences mettant en valeur les interprètes, dont les discours sont absolument passionnants et donneraient envie de faire pause pour prendre des notes et le temps de l’analyse. Si le film a des similitudes dans son traitement avec La fille au braceletl’enjeu n’est pas le même : la question n’est plus de savoir ce qui a ou non eu lieu, mais d’entrer dans la psyché des protagonistes pour comprendre leurs intentions, et leurs ressentis qui s’opposent. La question est là, terrible, et fait écho à l’expression de « zone grise » : un homme peut-il de bonne foi ne pas s’être rendu compte qu’il était en train de commettre un viol et que sa partenaire n’était pas consentante ? Derrière la question de la sincérité d’Alexandre, et l’enjeu de l’issue du procès, le film ouvre la voie à une large réflexion sur l’éducation au consentement, qui n’est jamais la non-expression d’une opposition mais une adhésion pleine, ouverte et exprimée à un acte sexuel. Rien que pour ça, le film devrait être projeté dans les établissements scolaires du secondaire et donner lieu à des séances d’analyse avec des adultes compétent(e)s. 

 The Beta Test

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Jordan Hines, agent hollywoodien sur le point d’épouser sa fiancée Caroline, reçoit une mystérieuse enveloppe violette l’invitant à une rencontre sexuelle avec une inconnue. Il remplit le carton avec ses préférences sexuelles et se rend au rendez-vous…

Après le surprenant Thunder Road qui avait révélé au monde son génie dans le comique de malaise, et son Wolf of Snow Hollow qui n’est malheureusement pas arrivé sur nos écrans, Jim Cummings revient pour nous jouer un bon tour ! Accompagné de son acolyte PJ McCabe, qu’on pouvait voir jouer dans le court The Robbery, le cinéaste se met à nouveau en scène, dans un rôle de type peu sympathique.

Quel rapport entre ce couple suédois dont la rupture est brutale et l’agent hollywoodien désireux de signer avec un client chinois ? À première vue, pas grand chose, si ce n’est un mystérieux courrier trouvé dans la boîte aux lettres. Jordan cache à sa fiancée cette missive pourprée, sorte de réécriture contemporaine de la Lettre écarlate. Car c’est bien à un adultère qu’invite le message sibyllin, et sous ses lettres d’or dorment les fantasmes inassouvis de Jordan, qui s’empresse de cocher ses désirs, tremblant de la possibilité de les accomplir.

Une fois encore, le cinéaste s’est offert un rôle sur (dé)mesure. En pleine tentative de séduction commerciale ou dans une confrontation avec sa fiancée, c’est toujours le Jim Cummings show : yeux mobiles, immense sourire pouvant virer à la grimace, gémissements, cris, poses, on sent bien que l’acteur bouillonne d’une envie d’en faire toujours plus. Avec ce travailleur d’Hollywood, il trouve un terrain parfait pour une forme de jeu méta, Jordan passant son temps à paraître ce qu’il pense que les autres attendent de lui. Acteur au quotidien, mais non de sa vie, qu’il subit plus qu’il ne la choisit, jusqu’à ce fameux rendez-vous érotique.

Sous des airs de conte moral sur la vie amoureuse et l’engagement, le long-métrage fait figure d’un long épisode de Black Mirror, qui viendrait dénoncer, plus que la quête du/de la partenaire idéal(e), la possessivité et l’insatisfaction chronique de notre temps, la marchandisation des données personnelles et l’obsession commerciale y compris dans les domaines artistique et sentimental. Alors que tout n’est que contrat, marché, négociation, Jordan découvre qu’au fond c’est lui, le produit, pris dans les filets d’une mystérieuse start up qui à coup d’algorithme crée et brise des couples sans se soucier des dommages collatéraux. Et l’amour dans tout ça ? Celui de l’autre, mais aussi de soi-même ? De manière symptomatique, s’il s’efforce de blanchir son sourire pour l’offrir à ses prospects, le protagoniste se rend compte qu’il a laissé pourrir ses molaires : tout pour l’apparence, mais sans vraiment prendre soin de soi.

Très actuel dans ses réflexions, le film l’est aussi par son montage surcuté, qui nous balance à la rétine des indices qu’on a à peine le temps d’analyser et des images choc à la pelle. Chaque plan passe à toute allure et pourtant imprime quelque chose d’une esthétique qui conserve de Thunder Road le goût du décalage révélateur du malaise social. Avec ce personnage dont il a poussé les curseurs, Jim Cummings nous renvoie à nos propres travers, nos regards déplacés, nos tentations caressées de l’esprit, nos mesquineries, nos ambitions, et tous les compromis avec l’éthique que l’on peut faire pour satisfaire aux exigences du monde social, qui nous avilit au rang de donnée marchande. Un troisième long testé, et approuvé !

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