Festival du cinéma américain de Deauville – Une femme du monde, La Proie d’une ombre, The Card counter

Une femme du monde

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Marie est prostituée depuis des années, ce qui lui permet de subvenir aux besoins de son fils. Mais lorsque celui-ci est pris dans une école de cuisine privée, les frais d’inscription sont au-dessus de leurs moyens actuels...

Showrunneuse de la série L’opéra, très attendue après sa présentation à Séries Mania, Cécile Ducrocq vit une année riche puisque son premier long-métrage est attendu en salles fin 2021. Dans Une femme du monde, la cinéaste retrouve une thématique qu’elle avait pu commencer à explorer en tant que scénariste de la série Maison close et qui faisait l’objet de son court-métrage La contre-allée primé aux César en 2016. La prostitution est au cœur du film, abordée sous un angle assez rafraîchissant : Marie n’a pas honte de son métier, ne se cache pas, utilise son vrai prénom et son propre appartement avec ses clients, milite pour la dépénalisation du recours aux travailleurs/euses du sexe, indique sa profession à son banquier. Plus intéressant encore, il n’y a pas grand-monde pour s’en offusquer : son fils est au courant de ses activités et n’y voit pas d’inconvénient tant qu’elle est indépendante et libre, le banquier ne s’intéresse qu’au montant de ses revenus pour calculer les possibilités de prêt, il n’y a guère que sa mère pour suggérer à Marie de changer de métier. Au-delà de ce postulat qui change, le métrage a une façon de représenter l’activité de Marie avec une certaine pudeur et pas mal d’élégance. Jamais de gros plan gênant, relativement peu de nudité, et une Laure Calamy filmée comme une femme digne, fière, bien dans son corps. L’actrice trouve ici l’occasion de faire une nouvelle démonstration de son talent, avec une palette allant du rôle de mère d’un ado qui se laisse glisser vers le cannabis et la flemmardise à celui de séductrice ou de professionnelle négociatrice. Si elle convainc absolument, c’est moins le cas de Nissim Renard qui compose un ado lymphatique dont les humeurs ne sont pas toujours cohérentes. Globalement séduisant dans son esthétique et son angle, et dans certaines scènes particulièrement réussies (l’usage de « Vancouver » de Véronique Sanson), le film pèche davantage par son scénario. Certes celui-ci a le mérite d’évoquer des problèmes importants, comme la pénalisation des clients qui amène une baisse du niveau de vie des prostituées, mais en cherchant à mêler beaucoup d’éléments, il ne creuse pas ses pistes. L’enjeu de l’école de cuisine est un peu faible : combien de jeunes ont pris une année pour travailler avant de financer leur cursus ? On comprend mal l’urgence, a fortiori lorsqu’on assiste à la tournure des événements suivants. Un peu dommage car l’atmosphère y est.

La proie d’une ombre

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Le monde de Beth s’effondre lorsque son mari, Owen, se suicide sans signe avant-coureur, après 14 ans de mariage. La nuit, elle commence à percevoir des signes étranges aux abords de leur maison…

Sur un scénario de Ben Collins et Luke Piotrowski, le réalisateur David Bruckner, habitué de l’horreur, tente de nous effrayer avec une intrigue à mi-chemin avec l’histoire de fantômes et la possession par une entité maléfique. Mais encore faut-il passer les trois-quarts du film pour comprendre de quoi il retourne réellement. Celui-ci prend largement son temps pour instaurer une atmosphère stressante dans la maison où Beth et son mari ont coulé des jours apparemment heureux avant que l’homme ne mette subitement fin à ses jours. Les manifestations d’une présence fantomatique empruntent au lexique visuel classique du genre de l’épouvante : appareils électriques qui s’allument tout seuls, dont les lumières bien sûr, textos du défunt qui n’apparaissent plus dans son téléphone le lendemain, empreintes de pas humides sur le sol en provenance du lac. On pense d’emblée à plusieurs références évidentes, qui ne se démentent pas par la suite : par exemple The invisible Man pour la présence invisible qu’on devine à ses pas mouillés et à une ombre très mal amenée dans les décors, puis de façon esthétiquement plus réussie lors de son interaction physique avec Beth. Mais aussi Apparences pour la maison au bord du lac, les doubles, la présence d’une autre femme sur les lieux et l’importance de l’accident grave vécue par la protagoniste dans le dérèglement de sa vie. Beaucoup de choses déjà vues ailleurs, et entre lesquelles le liant ne se fait pas toujours bien. Le film hésite bien trop, nous laissant sans cesse le doute avec plein de plans où Rebecca Hall semble émerger du sommeil, comme si tout n’était qu’un mauvais rêve. Un topos encore une fois tout sauf inédit. C’est d’autant plus dommage que le film s’embrouille dans ses multiples idées que dans le tas, quelques-unes n’étaient pas mauvaises.

On aurait par exemple apprécié que l’idée des labyrinthes gallois (« caerdroia« ) soit davantage exploitée que lors du délire final où la maison semble évoluer. On s’attendait à découvrir tout un sous-sol complexe mais le concept reste effleuré. Le film aurait aussi pu se centrer sur l’idée qu’on ne connaît jamais vraiment quelqu’un et que le personnage de Rebecca Hall découvre post-mortem la vraie nature de son époux. Mais la fin, en dépit de l’exploitation de cette piste, revient à une facilité de scénario. Il reste quelques jolis plans, particulièrement dans la « communication » entre Beth et le défunt, mais les liens interpersonnels sont globalement sous-exploités, et ne parlons pas des personnages secondaires anecdotiques tels que ceux de Stacy Martin et de Vondie Curtis-Hall, qui apparaissent à l’écran pour bien peu de choses. Bref, rien de bien neuf ni dans le fond ni dans la forme.

The Card Counter

THE CARD COUNTER

William Tell a profité de ses 8 ans de prison pour apprendre à compter les cartes. À sa sortie, il gagne sa vie au jeu, jusqu’au jour où on lui propose un sponsor et où il rencontre un jeune homme qui lui rappelle son passé…

Paul Schrader revient aux affaires avec un nouveau thriller qui met en scène un homme qui cumule deux particularités : un passé trouble et un talent particulier pour les jeux d’argent. En particulier le blackjack, dont les règles nous sont expliquées en détail à l’écran. Le premier sujet du film semble donc le milieu du jeu, dont on imagine que l’adhésion potentielle à un sponsor, qui comme l’explique le personnage d’Oscar Isaac le met dans une situation d’endettement. Mais à cela s’ajoute la raison de l’incarcération de William : il a participé en tant que militaire à des exactions sur des prisonniers, sous l’égide d’un commandant qui a lui échappé à toute poursuite. 

Ces deux thématiques qui n’ont a priori rien à voir s’entremêlent à partir de la rencontre de William avec le jeune Cirk, qui à une conférence sur la sécurité donnée dans un hôtel-casino, reconnaît un homme qui aurait côtoyé son père. Alambiqué sur le papier, le scénario s’écrit finement en louvoyant entre les deux univers. Petit à petit, la tension monte, et à mesure que les révélations surgissent et qu’on se demande jusqu’où les personnages seront prêts à aller. Vengeance et rédemption sont les deux faces d’un même destin qui s’apprête à s’abattre sur les personnages, à chaque décision prise. Des sentiments complexes finissent par lier les trois personnages principaux, Will, son sponsor (Tiffany Haddish) et Cirk. 

L’autre grande réussite du film, c’est son esthétique, qui rend parfaitement l’ambiance de la vie nocturne des casinos, jusqu’à la scène superbe dans le parc tout illuminé d’ampoules multicolores, mais aussi l’aspect glauque de la vie militaire avec les salles de tortures, qui peuvent rappeler les exactions vues récemment dans Désigné coupableDans un effet de caméra 360, le lieu prend des allures de cauchemar, adéquates pour laisser sous-entendre ce qui s’y trame. La torture n’est jamais montrée totalement frontalement, et ce qui reste hors-champ est presque plus horrible que ce que l’on voit. Bien équilibré, original et porté par des interprétations de haut vol, The Card Counter est un retour réussi pour Paul Schrader.

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