Entretien avec Zbeida Belhajamor et Sami Outalbali autour du film Une histoire d’amour et de désir

Présenté en compétition au Festival du Film Francophone d’Angoulême 2021, le film déjà remarqué à Semaine de la critique a remporté le Valois de Diamant, et le Valois de l’acteur pour son interprète masculin…

  • Qu’est-ce qui vous a plu dans vos personnages à la lecture du scénario ?

« On ne voit pas assez l’érotisation du corps masculin au cinéma »

Z.B. : « Avant même de lire le scénario, c’est la rencontre avec Leyla qui a été décisive et m’a donné envie de le lire. Ce qui m’a plu aussi, c’est la liberté qu’incarne le personnage de Farah, par rapport à celui d’Ahmed : montrer un personnage extraverti qui tombe amoureux d’un personnage complètement introverti et en quête de lui-même. Cet élan de vie qui la prend, cette envie de découvrir, cette énergie qu’elle dégage et va transmettre, et le fait qu’un être puisse en remettre un autre en question, c’est énorme. C’était un feu d’artifices à la lecture du scénario. Ce qui m’a plu aussi, c’est l’érotisation du corps masculin, qui est quelque chose qu’on ne voit pas assez au cinéma. Poser un regard féminin sur le corps d’un homme, et qui plus est avec la présence de la littérature qui rend tout plus poétique et sensible, voilà. »

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©Pyramide Distribution

S.O. : « Moi c’était la complexité d’Ahmed, toutes les contradictions qu’il trimballe avec lui, les paradoxes qu’il doit détruire pour accéder à Farah, et se rendre compte qu’il faut qu’il accède à Farah. Il doit se rendre compte que cette femme est faite pour lui. Et à quel point les paradoxes et les contradictions se jouent sur plusieurs niveaux. Ce n’est pas que lié à l’amour, mais aussi à son éducation, au manque de communication avec son père, à l’histoire de sa famille qu’il ne connaît pas et qu’il apprend pendant la scène du réveillon, quand son père dit qu’il aurait préféré mourir en Algérie. Il a ça à régler, puis le rapport à son propre corps, avant celui au corps de la femme. Tout cela m’a beaucoup intéressé, en plus de la magnifique rencontre avec Leyla, décisive immédiatement. »

  • Comment avez-vous travaillé pour créer l’alchimie entre les personnages ?

« C’était une phrase pas finie qu’on avait très envie de finir »

S.O. : « Elle a été assez évidente dès qu’on s’est rencontrés. »

Z.B. : « On n’a pas fait de répétitions, tout ça s’est créé devant la caméra et ce n’était pas compliqué du tout. Sami c’est un comédien qui donne beaucoup de propositions, qui va avec toi là où tu veux aller et qui permet de s’aventurer, et j’avais besoin de ça aussi. J’avais quelques appréhensions parce que je ne suis pas habituée à jouer devant la caméra, dans un rôle principal en plus. Il y avait une alchimie et une certaine tension dès le premier casting, dans les regards. »

S.O. : « J’avais l’impression que c’était une phrase pas finie, qu’on avait très envie de finir mais qu’on ne pouvait pas finir. »

Z.B. : « Même hors plateau, on ne se parlait pas vraiment, on était dans nos rôles. Je pense que ça n’a fait qu’intensifier ce sentiment-là et le fait de se découvrir devant la caméra. »

  • Vous n’avez fait aucune répétition ensemble ?

Z.B. : « Non, jamais. »

S.O. : « Moi j’ai fait beaucoup de répétitions avec Leyla, parce que pour trouver Ahmed c’était compliqué, il y avait un bon gros chemin parce que je venais de tourner un rôle complètement différent [dans Sex Education]. Ça a été assez court l’air de rien : j’ai fini le tournage précédent mi-septembre et on a commencé le film de Leyla début octobre. J’ai eu un petit mois pour vraiment travailler le rôle, redescendre de la confiance qu’avait le personnage d’avant, et trouver cette gêne et ce manque qu’a Ahmed. »

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  • Vos rôles sont aux antipodes des clichés de genre. C’est important pour vous de défendre des personnages qui sortent de ce qu’on attend d’un homme ou d’une femme ?

Z.B. : « Même si ce n’est pas la première raison pour laquelle j’ai décidé de faire ce rôle, que j’ai fait surtout pour l’histoire d’amour qui est incroyable, pour la présence de la culture arabe, l’érotisation du corps masculin, montrer les fragilités qu’un homme peut avoir, parler de l’expérience sexuelle d’un jeune homme… qu’on le veuille ou pas tout film est politique et c’est bien de montrer une catégorie de personnes comme Farah, dégagées de certaines pesanteurs que la société veut lui infliger. C’est secondaire mais très important aussi. »

« Donner une voix à une partie de la jeunesse masculine qui n’est pas dans les standards »

S.O. : « Puis ce qui est beau c’est la rencontre entre Farah qui est détachée de toute pesanteur et Ahmed qui se l’inflige, et parfois s’en sert comme une excuse. Il y a la magnifique phrase d’Aurélia Petit qui lui dit qu’il donne raison à toutes les personnes qui pensent qu’il devrait échouer, parce qu’il vient de là d’où il vient… alors qu’en réalité c’est une barrière qu’il s’est mise lui-même. Puis c’est donner une voix à une partie de la jeunesse masculine, qui n’est pas forcément dans les standards qu’on lui donne, c’est-à-dire d’être très à l’aise avec sa sexualité, d’en faire presque une blague ou un défi. C’est une masculinité qui est dans la retenue, dans l’attente d’un vrai désir, puissant, profond, qui attend de régler les problèmes avec soi avant de se donner et s’investir avec quelqu’un d’autre. »

  • La question de l’héritage culturel est aussi très importante dans le film. Avez-vous eu l’impression de (re)découvrir des éléments de vos cultures en préparant ce film ?

Z.B. : « Je suis Tunisienne, je venais tout juste d’emménager à Paris, j’habitais en Tunisie. J’ai baigné dans cette culture toute ma vie, mais c’est surtout le rôle de l’éducation qui permet de s’ouvrir à ce genre d’œuvres. Je connaissais déjà quelques œuvres littéraires, érotiques pas beaucoup mais j’avais lu Ibn Arabi qui faisait l’éloge du vin, l’éloge de la chair, de la peau, de l’amour. Avec le film j’ai découvert beaucoup d’autres œuvres, crues, brutes, et c’est là où je me suis dit « pourquoi je n’ai pas cherché à les lire avant ? » »

S.O. : « Pour moi ça a été un coup de projecteur sur une partie de ma culture aussi. Je suis de père marocain et ma mère est franco-guadeloupéenne, donc ça m’a permis de m’orienter vers une partie de ma culture, il faut que je travaille sur les autres encore. Ça provoque ce sentiment particulier de se demander, comme dit Zbeida, pourquoi on ne l’a pas fait avant. Mais on est le résultat de l’éducation de nos parents, et c’est un choix d’orienter ses enfants vers ça ou ça, avec quoi ils vont se construire dans leur vie adulte. Et ce n’est pas un reproche du tout. C’est la beauté de ce métier, pour un rôle, d’être amené à s’intéresser à des choses qui peut-être dans notre vie de tous les jours ne nous auraient pas intéressées. La découverte, forcée parfois, n’est jamais inutile. »

  • Le film met en avant l’importance de l’écrit et de la lecture, ce qui n’est pas une évidence pour des personnages jeunes. Est-ce que vous-même vous avez ce rapport à l’écrit ?
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Z.B. : « J’adore lire, j’écris aussi pas mal. Ça m’est arrivé d’écrire des lettres à un être qu’on rend sacré, qu’on divinise. J’essaie d’éviter de rompre avec ça, que les textos et les technologies nous enlèvent. La lettre on l’attend, on s’en délecte et c’est plus intense et délicieux. Je pense qu’il faut renouer avec ça et alimenter ça. »

S.O. : « J’adore lire aussi mais j’avais un problème avec les lectures forcées qu’on avait à l’école. L’avantage à l’âge adulte c’est de faire ses choix, et c’est là que j’ai pris un véritable amour de la lecture. Je perds parfois le rythme de lecture mais j’essaie de le retrouver assez vite et c’est un moment magnifique, où on se retrouve avec soi pour se plonger dans quelque chose qui nous emmène incroyablement loin et qui à la fois peut faire réfléchir sur soi. C’est aussi la beauté du cinéma et de l’art en général, mais avec la lecture on touche à autre chose. »

Z.B. : « Ce qui est bien dans ce film c’est aussi qu’il relie plusieurs sortes d’art en un seul, le cinéma. Entre les livres, la musique… »

S.O. : « Et puis l’amour de la lecture dans le film n’est pas sur des liseuses, c’est un amour du papier, de l’objet qu’est le livre. »

Z.B. : « La sensation et l’odeur du papier sont très importantes. »

S.O. : « Et l’écriture aussi. Quand Farah écrit à Ahmed et qu’il touche les lettres. C’est une partie de soi qu’on met dans une lettre. »

Z.B. : « Il y a aussi la scène avec l’encre sur la peau d’Ahmed. C’est la littérature qui l’effraie mais en même temps qu’il a envie de découvrir parce que ça lui parle et ça le touche, ça provoque quelque chose en lui. »

S.O. : « C’est l’organicité de l’écriture qui effraie Ahmed, à quel point on peut y mettre de soi et ce que la littérature peut provoquer des choses, en particulier la forme de littérature qu’il découvre avec Farah. »

  • Vous avez envie que des jeunes découvrent ce film et qu’il infuse quelque chose sur l’envie de découvrir sa culture, de lire, de découvrir la sensualité autrement… ?

Z.B. : « Rien que d’incarner ces personnages-là, on a envie de toucher le public, les personnes qui peuvent se voir en nous ou pas, et faire que ces personnes se posent des questions. On a beaucoup de personnes qui se sont retrouvées dans nos rôles. Beaucoup de filles qui sont allées vivre à l’étranger ont vécu cette histoire-là. Il faut la mettre en exergue. »

S.O. : « Puis toucher le public qui correspond aux rôles. Des jeunes de 18-19 ans. À mon sens, et je dis ça sans prétention, ce film ne montre que des belles valeurs et ne transmet que des beaux messages. Quand c’est le cas il faut espérer que le plus grand nombre le voie. »

« Il est temps de rompre avec le machisme ambiant et le conservatisme »

Z.B. : « Puis quand on parle de sentiments, je pense qu’il est temps de rompre avec le machisme ambiant et le conservatisme aussi. Il faut aimer, se laisser aller, peu importe notre milieu originel, notre éducation, ce qui nous entoure. Il faut vivre les choses, rompre avec ce qui nous éloigne de nous-mêmes. »

  • On voit dans le film le poids de plein de choses mais de façon subtile, car on ne voit pas d’opposition frontale aux personnages.

« Le combat d’Ahmed, c’est Ahmed dans le miroir »

S.O. : « Ahmed est son propre adversaire. Puis il est marqué par des réflexes, je pense au premier jour de fac, quand il écarte les bras au moment de passer le vigile à l’entrée de l’université. Sans être dans la complainte, ça veut dire beaucoup de choses sur l’endroit d’où il vient, ce à quoi il a été habitué. C’est un gamin de banlieue, quand il est confronté à l’autorité ce n’est que de manière où on est forcément potentiellement un coupable ou du moins immédiatement un suspect. Et Ahmed est dans cette position dans sa vie. Il se met dans une position de coupable ou de victime. C’est pour ça que la scène avec Aurélia Petit me touche. En soi personne ne souhaite son échec. Le combat d’Ahmed, c’est Ahmed dans le miroir : c’est réussir à se regarder et à s’affronter, à se dépasser. »

  • Le film est assez doux dans cet aspect, dans sa représentation des banlieues aussi.

S.O. : « C’est un environnement. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut montrer sans que ça devienne le sujet du film, et on perdrait le sujet de l’amour et du désir. L’image de la banlieue dans le film est assez juste. C’est un endroit qui fait naître de belles choses qui ne naissent pas parfois dans d’autres endroits. Il y a une honnêteté dans la parole, une franchise dans les conversations d’Ahmed avec ses amis. Ils ne se disent pas tout, parce qu’il y a des complexes, des appréhensions, des hésitations, beaucoup de pudeur, mais leur honnêteté est assez belle. Même si parfois elle fait du mal à Ahmed, elle l’aide aussi. »

Merci à Zbeida Belhajamor et Sami Outalbali pour leur sérieux et leur passion pour leur film.

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