« Passion simple », à la folie je serre ton corps

Hélène mène une vie réglée entre son fils Paul, les cours qu’elle donne à l’université et sa thèse. Lorsqu’elle rencontre Alexandre, elle se prend de passion pour ce Russe tatoué et marié qu’elle imagine espion…

Beaucoup d’entre nous avons un livre de chevet, celui qu’on relit régulièrement et qu’on a tendance à offrir à tout le monde tant on a envie de le faire découvrir et de partager notre engouement. Pour la cinéaste Danielle Arbid, ce livre, c’est Passion simple, le roman d’Annie Ernaux, qu’elle a découvert alors qu’elle était elle-même éprise, et transmis à ses partenaires amoureux.

La romancière appréciant son cinéma lui a fait toute confiance pour adapter son récit à l’écran. Il en résulte une œuvre personnelle, où l’on entend bien l’aspect littéraire du texte dans la voix off qui accompagne notamment le début et la fin du récit, mais où l’aspect cinématographique a pris toute sa place.

Un art de l’image d’abord, avec une composition des plans, qui, très vite, participe à nous faire ressentir l’état de la narratrice. Hélène décrit au psychiatre son état de femme amoureuse comme une perpétuelle attente de l’être aimé, cet homme qui a fixé des règles du jeu où il est le seul à décider des moments et lieux de rendez-vous, plaçant de fait la femme dans une posture désirante et soumise à ses caprices. Dès la première rencontre, la vie d’Hélène bascule, son quotidien devient une sorte de routine accomplie mécaniquement mais ses pensées sont ailleurs, dans le souvenir ou l’anticipation des moments charnels. L’usage des vitres, miroirs, écrans, permet à la cinéaste de surimposer à la réalité qui entoure Hélène les images qui peuplent son esprit, par exemple les flancs d’Alexandre semblant palpiter sur la vitre du bus. Petit à petit, à mesure que l’enseignante perd pied et se laisse ronger par ses sentiments, les imaginations se font plus vivaces, jusqu’à ce qu’elle voie directement son amant surgir derrière elle pour l’enlacer dans le miroir des toilettes d’un lieu public. Alexandre a traversé la glace, et Hélène commence à ressentir ses rêveries érotiques plus intensément que le réel. C’est le point de bascule où la passion se révèle non seulement comme un état fébrile agréable culminant lors des rencontres et des moments de communion sexuelle mais comme un danger pour la santé mentale.

Un art sonore aussi, où certes les dialogues sont limités, d’une part parce qu’Alexandre s’exprime peu en français, d’autre part parce que les amants ont tendance à se sauter dessus avant même d’avoir échangé un mot, mais où la bande-son tient une place prépondérante. Le métrage est ponctué de morceaux aussi divers dans leur style que similaires dans leur thématique amoureuse. De « C’est merveilleux l’amour » à « Only You » en passant par « I want you », la tracklist a une valeur programmatique qui traduit les pensées de la narratrice dans les scènes où elle est seule. La finesse de la sélection va jusqu’à avoir choisi de préférence des versions chantées par des femmes, par exemple le « If you go away » (version anglaise de « Ne me quitte pas ») interprété par Helen Merrill ou une cover de Bob Dylan par Linda Vogel. La convergence du son et de l’image produit des scènes saisissantes, qui transpercent par la justesse avec laquelle elles traduisent l’état de passion amoureuse. Un moment aussi banal que faire ses courses distraitement au supermarché prend toute sa puissance en contre-plongée avec dans les oreilles le timbre voilé et presque ivre d’Ingrid Caven fredonnant « et pendant ce temps-là, je fais la la la la ».

Filmée comme dans un rêve éveillé, Laetitia Dosch est ici loin de ses rôles de girl next door gentiment frappée. Blondie en femme fatale, elle irradie, transfigurée par le désir de son personnage, avant de paraître affaiblie, les yeux pochés par le chagrin. Mais à chaque nouvel appel de l’amant, elle retrouve sa superbe, se préparant minutieusement dans ses scènes presque plus sensuelles que les ébats qui s’ensuivent. Quant à Alexandre, il est incarné par un Sergeï Polunin dont le pedigree problématique annonce la couleur du personnage : un type qui surgit à l’improviste, prend du bon temps, part retrouver sa femme, non sans une remarque déplacée de type « ne mets plus cette jupe, tu as l’air d’une pute ». Très vite, la toxicité de la situation apparaît, et fait petit à petit de la relation entre les deux personnages une lutte de pouvoir. Qui propose ? Qui dispose ? Qui est sujet ou objet ? Si la femme semble en position de faiblesse, par sa posture d’attente et l’atteinte psychologique que lui porte cette relation, la fin du film fait signe du côté d’une certaine puissance, dès lors qu’elle ouvre les yeux sur la réalité de l’homme idéalisé.

Analyse d’une pertinence rare des mécanismes de la passion qui fait perdre la tête, Passion simple est à la vision de l’amour passionnel ce que Le Redoutable est aux relations toxiques mentor-jeune femme, une œuvre nécessaire dans la réflexion qu’elle permet, en plus d’un moment de cinéma bouleversant.  

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