« Les fantasmes », l’art de (dé)choir

À travers le parcours de six couples, on découvre des fantasmes aux jolis noms mais qui sèment la discorde au quotidien dès qu’il s’agit de les réaliser…

Après La Délicatesse, qui en faisait relativement preuve dans son traitement, et Jalouse, qui offrait à Karin Viard un rôle parfait entre noirceur et empathie, on les sentait bien partis, les frères Foenkinos, pour imposer au cinéma leur ton à mi-chemin entre l’amertume et la légèreté, la douleur et le rire.

C’est probablement cette qualité d’équilibriste qui a poussé les producteurs Éric et Nicolas Altmayer à leur confier ce projet d’adaptation française d’un film australien méconnu chez nous (If you love me…) autour des fantasmes sexuels des habitant(e)s d’un quartier.

Mais l’exercice du film à sketches est singulier, et les frères Foenkinos ne sont ni les premiers ni les derniers à avoir du mal à s’en dépêtrer, a fortiori avec un sujet aussi risqué. D’un point de vue purement narratif, avant d’entrer dans le fond et les problèmes que celui-ci peut soulever, on remarque que les 5 couples de voisin(e)s sont devenus 6 duos de parfait(e)s inconnu(e)s, ce qui oblige à trouver des subterfuges pour passer d’une histoire à l’autre. On aurait pu envisager un vrai chapitrage avec des cartons, à la façon de L’art d’aimer par exemple. Le film n’est d’ailleurs pas totalement sans rapport, dans son sujet et sa volonté de comédie, avec celui d’Emmanuel Mouret, sans lui arriver à la cheville. Les réalisateurs ont choisi de fondre les passages d’une histoire à l’autre, d’une manière parfois assez élégante mais à d’autres moments assez peu subtile (le film dans le téléviseur…). Alors que les histoires s’enchaînent, on est frappé(e)s par l’omniprésence des chutes ou twists, qui surviennent à la fin de chaque segment, le plus souvent après une ellipse. Les auteurs se défendent d’avoir été focalisés par ce procédé, or c’est bien là que le film échoue en premier lieu : l’écriture s’apparente à celle d’un recueil de nouvelles à chute, et serait d’ailleurs sans doute beaucoup plus efficace à l’écrit qu’à l’écran. En l’état, le désir absolu de faire rire ou de choquer avec un traitement surprenant ou un événement un peu « gros » ruine les tentatives de psychologie et d’empathie avec les personnages, qui ne deviennent plus que les ficelles qu’on tire pour espérer faire réagir.

Les auteurs se sont sans doute trop préoccupés de l’impact qu’ils souhaitaient produire, et pas assez de se mettre dans la peau de leurs personnages. Le résultat, c’est que le traitement des fantasmes listés tend à l’extrême, voire à faire des sujets qui éprouvent ces désirs particuliers des monstres capables du pire pour assouvir leurs pulsions. Manipulations, tromperies, mensonges, tentatives de meurtre et autres comportements sordides et/ou délictueux sont au programme. Et si dans Jalouse, le talent de Karin Viard arrivait à rendre son personnage captivant en dépit de ses défauts, ici le contrepoids n’est jamais assez fort, et le rire se tarit au profit d’un certain malaise dans plusieurs des sketches proposés. C’est d’autant plus dommage qu’en ayant pris au sérieux les sujets traités, sans forcément vouloir tomber dans la gaudriole ou l’excès, il y aurait eu matière à s’interroger vraiment sur la gestion de ces fantasmes : comment s’épanouir en les éprouvant ? Comment tenter de les accomplir sans faire du mal aux autres ? Mais toute considération éthique ou psychologique est reléguée rapidement au placard, passé le tout premier segment, de loin le plus réussi, en ce qu’il s’éloigne de l’aspect purement sexuel pour offrir avec le parcours du personnage, très touchant, de Denis Podalydès, une réflexion sur ce qui nous meut dans la vie. Même si la chute est grossière, on avait trouvé là un certain équilibre entre sourire, émotion et inspiration, porté par quelques jolies réussites esthétiques (la scène du théâtre) qui s’effondre lorsqu’on tente de faire de Jean-Paul Rouve et Karin Viard les apôtres d’une libération du regard d’autrui. Entre temps, on aura eu quelques menus plaisirs, comme celui d’apprécier des couples de cinéma inattendus mais crédibles (Carole Bouquet-Monica Bellucci, Joséphine Japy-William Lebghil…). Dommage qu’à force de vouloir surprendre, le scénario devienne prévisible en allant à chaque fois au moins fin de ses possibles.

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