« Mise à feu », l’enfant de l’incendie

De sa prime enfance, Nine a gardé le souvenir de moments festifs avec son frère Gaspard, leur pie de compagnie Nouchka, et leur mère, surnommée l’Amazone. Mais après l’incendie qui ravage leur maison, les enfants sont placés chez leur oncle…

Encore un premier roman d’une plume féminine, cette fois chez Grasset. C’est la jeune musicienne Clara Ysé, dont le premier album est attendu début 2022, qui se lance en littérature. Un prolongement naturel de sa plume déjà très littéraire dans le choix précis des termes et l’expression des émotions par images dans les textes de son EP.

La fille de la philosophe Anne Dufourmantelle, décédée accidentellement en 2017, transpose son expérience de deuil dans la situation vécue par une petite fille dont la mère disparaît soudainement après l’incendie qui a dévasté la maison familiale. Le récit de l’enfance puis l’adolescence de Nine et son frère aîné est ainsi jalonné par les lettres de l’absente, dite l’Amazone, figure féminine repère de liberté et d’une forme de folie douce qui n’est pas sans faire penser à En attendant Bojangles. D’abord un peu égaré(e)s dans cet univers flamboyant, où l’on plonge tête la première, on se laisse prendre à la sensibilité de la narratrice, au mystère qui entoure son frère capable de s’exprimer dans les langues des oiseaux, à ce très léger décalage avec le quotidien, une forme de réalisme magique qui coïncide à merveille avec le passage de l’enfance à l’adolescence. Peu à peu, le réel semble reprendre ses droits sur la vie de la Niña qui n’en est plus vraiment une, la raccrochant à d’autres points d’ancrage que le souvenir maternel.

Le roman déploie alors une galerie de personnages dignes des Mille et une nuits, emmenés par Golnâr, la barmaid feu follet. Quel plaisir que ce fourmillement de vie qui rassemble des profils divers et variés en termes d’origines ethniques et sociales, d’orientations de genre, de tempéraments, mais unis par une affection sincère et profonde. La jeune génération fait bloc contre l’absence d’adulte responsable et les présences menaçantes, telle que celle de l’oncle. Comme un méchant de conte, il a un surnom évocateur, « le Lord », et on se le figure comme un genre de Conte Olaf dans Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, ressurgissant à chaque instant pour venir nuire aux protagonistes. Ce tuteur maléfique cumule alcoolisme, tendances pédocriminelles et violence pour faire de la vie des enfants dont il a la garde un tunnel de grisaille qui s’oppose en tous points à leurs premières années.

Même si Nine va au lycée, sort, vit ses premiers émois amoureux, que Quentin apprend à conduire et autres rites de passage tout à fait communs, la plume magnétique de l’autrice semble toujours nous entraîner à la frontière d’un monde, ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. Comme dans La vraie vie, il faut transcender l’horreur, lui donner des couleurs pour la tenir à distance, le temps d’avoir les épaules pour y faire face. Aussi sensuelle que mystique, l’écriture nous projette dans l’univers déjà très construit de ce premier roman qu’on ne parvient à lâcher qu’à la dernière page, une fois les secrets révélés. Une entrée en littérature élégante et incandescente qui donne envie d’en lire davantage.

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