N’ayez pas peur du « Bonheur », il n’existe pas

François et Thérèse, menuisier et couturière, mènent une vie heureuse avec leurs deux enfants. Leurs week-ends se passent à la campagne, leur travail est apprécié de leurs client(e)s, ils s’entendent bien… mais un jour François va à la Poste, et y rencontre une charmante employée, Émilie…

Trois ans après Cléo de 5 à 7, Agnès Varda revient avec Le Bonheur, un long-métrage qui n’a à première vue aucun rapport avec son œuvre précédente. Dans l’intrigue d’abord, qui délaisse la trépidante vie parisienne et son temps minuté sur deux heures au profit de scènes naturalistes de la vie d’une famille en banlieue, à Fontenay-aux-Roses, dont les fleurs sont souvent mentionnés dans les dialogues et dont les abords forestiers donnent lieu à nombre de plans champêtres incarnant le bonheur simple de la famille en week-end. Exit aussi le monde du spectacle, ses paillettes et ses mélancolies cachées sous les fastes : on suit désormais des personnages d’un milieu modeste, avec des métiers manuels d’artisanat ou d’employée (menuiserie, couture, tenue du guichet de La Poste).

Mais la différence majeure, celle qui frappe d’emblée, c’est surtout le passage du noir et blanc élégant à une image en couleurs saturées et vives. La réalisatrice semble avoir découvert le pouvoir des teintes et nuances et s’en donner à cœur joie, assortissant les tenues des personnages avec les fondus (au vert, au bleu, au rouge…) qui lui permettent de chapitrer son intrigue. Là où le noir et blanc pouvait correspondre à l’élégance mais aussi au trouble de Cléo, les couleurs vives s’assortissent à l’humeur joyeuse revendiquée dans le titre du métrage. Et tout semble merveilleusement coïncider, le vert du polo de François (Jean-Claude Drouot), celui de la végétation dans laquelle il s’ébat avec son épouse, celui de la porte de chez son frère, qui vient de devenir une nouvelle fois papa. Puis le tout vire au bleu, bleu comme la tenue des postières, les yeux d’Émilie, le collier qu’elle fait glisser entre ses doigts. Et vient le rouge, celui de la robe d’indienne de Gisou, de la tenue assortie de son frère. Et le jaune, des statues de la porte dorée aux panneaux publicitaires qui sonnent comme des avertissements. Symbolique et symphonique, la couleur comme la musique de Mozart instaurent une vivacité qui peu à peu, de plaisante et agréable, deviennent presque agressives aux yeux et aux oreilles. Comme si à force de le hurler sur les toits, ce bonheur revendiqué par les personnages était voué à leur éclater à la face.

C’est précisément à qu’on retrouve la singularité qui transparaissant dans Cléo de 5 à 7, dans cette exacerbation d’humeur, dans cette irritation nerveuse jusqu’au point de bascule. François est un insatiable qui ne veut que multiplier son bonheur, sans concevoir qu’on puisse rien y soustraire. Un métier, une famille, une épouse, deux enfants, des plaisirs, mais en sus une aventure extra-conjugale, qu’il finit par envisager comme une deuxième vie à part entière, un polyamour assumé voire revendiqué. Le film a fait scandale pour refuser de juger l’homme dans son choix de vie. Il aurait pu aller jusqu’à l’ambition de lui donner raison sur toute la ligne, mais il est rattrapé par un revers tragique inattendu. Le scénario reste moderne pour l’époque, mais moins que sa mise en œuvre : le choix d’avoir casté la famille de Jean-Claude Drouot (sa femme Claire, ses enfants Sandrine et Olivier) pour un rendu du plus grand naturel dans les scènes de la vie quotidienne, des cadres toujours originaux, qui mettent la végétation au premier plan, noyant les personnages dans la verdure et les fleurs, accrochant un détail, un bout de visage, un pendentif, ou aussi bien le couple inconnu qui s’embrasse deux tables plus loin, déployant une géographie singulière et morcelée des corps amoureux. Le montage aussi, haché, rapide, qui suit les palpitations du cœur, les yeux qui ne savent où se poser, surprend par opposition avec les plans posés du début. Insaisissable, sinon dans l’analyse rétrospective, l’œuvre d’Agnès Varda est finalement à l’image de son sujet, fragile et mouvant, qu’on ne peut identifier qu’une fois qu’il est passé.

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