« L’éblouissement des petites filles », adieu mes 16 ans

Le village de Cressac, où vit Justine, est en émoi : Océane, 16 ans, a disparu. Bien qu’elle n’entretienne pas de liens étroits avec elle, Justine est chamboulée par cette évaporation, tout autant que par le nouveau jardinier de sa mère, monsieur Vedel…

Parmi les confirmé(e)s de la rentrée littéraire dont on retrouve les plumes avec plaisir, c’est toujours une joie singulière de découvrir des premiers romans. Celui de Timothée Stanculescu n’échappe pas à ce bonheur de la révélation. Étudiante en scénario à la Fémis, l’autrice tout juste trentenaire délivre avec cet opus un des livres marquants de cette rentrée.

On pourrait croire qu’on va tomber sur un énième roman d’apprentissage estival, l’été des premières fois, premier amour, première relation sexuelle, le genre de choses qu’on a lue et relue. Il y a certes quelques éléments de poncifs dans le texte : la canicule qui réveille les hormones de l’adolescente et fait paraître la campagne aussi angoissante qu’alanguie, la disparition d’une jeune fille dans un village où tout le monde se connaît, qui fait signe plutôt du côté de la saga télévisuelle de saison.

Mais il se dégage de ce récit un charme fort singulier, qui tient à la fois à la justesse de la psyché adolescente, à la création d’une atmosphère rurale prenante, à l’hybridation des genres et à la précision cinématographique du style. D’emblée, lorsque Justine pense à l’absente, Océane, c’est en images fortes : celle d’une ado réputée délurée avec les garçons, surprise en pleins ébats à l’arrêt de bus, dont la sage et solitaire protagoniste est un peu envieuse sans forcément se l’avouer, qui se superpose avec celle de la petite camarade d’école primaire négligée et amicale. Le corps d’Océane, absent du récit, est comme un miroir déformé de celui de Justine : sujet à toutes les transmutations de l’adolescence, à la fois trop présent, encombrant, mais aussi séducteur, et comme absent lorsqu’on voudrait le maîtriser, l’occuper pleinement.

Il faut du temps à Justine l’introvertie pour percevoir à quel point leurs trajectoires se répondent : comme Océane avec sa meilleure amie Anne-Sophie, Justine se dispute avec Mathilde, sa confidente, avant de se rapprocher d’Anne-Sophie en un chassé-croisé qui la rapproche de la disparue. Puis, à l’instar d’Océane, elle envisage de vivre une relation amoureuse avec un garçon « interdit », non par son appartenance à la communauté gitane mais cette fois en raison de la différence d’âge.

La question des relations entre majeur et mineure est toujours excessivement délicate. Mais Timothée Stanculescu réussit, en la traitant du point de vue de Justine, de son emportement de jeune fille et de son idéalisme, à en faire ressentir toute la « normalité » : quelle ado n’a pas fantasmé plus ou moins clairement sur un homme adulte, qu’il s’agisse de quelqu’un de son entourage ou d’une star ? Toujours sur le fil, le roman évite de tomber trop lourdement dans le détournement de mineur mais se tient sur une ligne de crête où ce qui importe est moins ce qui se passe réellement que le ressenti et les rêveries de Justine. On voit déjà s’agacer les mêmes qui ont fustigé la relation présentée dans Seize printemps par Suzanne Lindon, car on est, certes dans un cadre sociologique différent, dans la même veine, celle de l’idéalisation d’une figure masculine d’adulte référent par une jeune personne qui aura besoin de temps pour comprendre d’elle-même que cette relation n’est pas souhaitable.

Ce qui touche, c’est la solitude de Justine, à la fois liée au bouleversement émotionnel adolescent et à sa structure familiale : fille unique de parents divorcés dont chaque membre souhaite prioritairement refaire sa vie (amoureuse), ballotée entre une mère accaparée par son compagnon et maladroite dans son intérêt pour sa fille, et un père clairement absent et négligent, Justine incarne cette génération à demi-sacrifiée par des parents égocentriques, et qui par manque de cadre pourrait tomber dans des situations dangereuses (on pense nettement au personnage de Camille dans la série En thérapie).

Avec ce portrait de jeune fille irriguée par la vitalité de son désir, et en creux celui de l’absente, Timothée Stanculescu se hisse au rang d’une Monica Sabolo ou d’une Aurore Bègue dans la capacité à saisir avec finesse et véracité les affres de cet âge intense et entre-deux eaux. Une autrice résolument à suivre, dont on se plaira aussi à guetter les œuvres cinématographiques.

 

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