« Quatre minutes », les notes contre les barreaux

La professeure Traude Krüger fait installer un nouveau piano dans la prison pour femmes où elle enseigne. Alors que l’une de ses quatre élèves s’est suicidée, sa co-détenue, Jenny, souhaite recevoir des cours à sa place. Traude découvre un grand talent brut de décoffrage…

Chris Krause était peu connu en France jusqu’à Quatre Minutes, qui a connu un vrai succès dans les festivals mais a été un peu oublié depuis sa sortie en 2008. C’est une histoire originale que la naissance de ce film, inspiré à l’auteur par une photographie, celle d’une femme âgée assise au piano dans une prison.

Le cliché lui inspire le parcours de Traude, personnage pour lequel les photographies des bonheurs passés constituent en quelque sorte ses biens les plus précieux. Il fallut au cinéaste huit ans pour monter son projet, entre désistement d’actrices (il était question que la professeure de piano soit incarnée par Jeanne Moreau), difficulté à trouver des perles associant qualité de jeu face à la caméra et de jeu musical, financements… C’est finalement Monica Bleibtreu qui est choisie pour Traude, mais l’actrice n’est pas aussi âgée que le personnage, ce qui implique un travail assez conséquent de maquillage et de photographie pour la vieillir à l’écran (sans les procédés numériques aujourd’hui souvent utilisés). Le résultat visuel est remarquable, car l’enseignante semble vraiment plus près des 80 ans que des 65 de l’actrice, tant dans son faciès que dans sa démarche. Face à elle, il faut une actrice intense pour donner vie à la jeune Jenny, personnage assez taciturne et mystérieux au début du long-métrage, dont on apprend peu à peu des éléments du passé extrêmement sombre, et qui se révèle au contact d’un clavier. L’actrice Hannah Herzsprung voulait tant le rôle qu’elle a menti sur ses compétences au piano, mais après six mois d’entraînement soutenu, elle interprète elle-même la plupart des morceaux du film avec une remarquable aisance.

Qu’on ne s’attende pas pour autant à une vraie rédemption par la musique, dans la veine des films où un talent vient chambouler positivement toute la vie d’un personnage. Ici, l’atmosphère est et reste sombre. À l’écran, à travers les décors de Silke Buhr et la photo de Judith Kaufmann, dans des teintes grises, bleutées, toujours froides et assez ternes, pour symboliser la tristesse et la violence de la vie carcérale. Mais aussi dans le scénario qui n’épargne à ses deux protagonistes féminines aucune souffrance : des douleurs physiques, avec le souvenir d’un accouchement traumatisant et des blessures répétées au fil du métrage, mais aussi morales : deuil impossible, relation incestueuse, enfermement, solitude… Le passé de Traude nous entraîne dans des flashbacks de la Seconde Guerre mondiale avec une thématique LGBT+ inattendue.

Mais ce qui traverse le film et lui donne de l’élan, en dépit de quelques longueurs, ce sont les scènes musicales. Deux visions de l’art s’opposent : celle de l’enseignante, très canonique, qui veut que son élève se tienne bien, prenne soin de ses mains, s’habille de façon classique pour rendre hommage à de grands compositeurs comme Beethoven, Schubert ou Schumann ; et celle de l’élève qui a connu enfant le décorum des concours et considère aujourd’hui l’art comme un moyen d’expression et presque de défoulement, un espace de spontanéité où elle peut être elle-même. La scène finale vaut bien tout le chemin pour y parvenir, avec une prestation autour d’un morceau contemporain composé pour le film par Annette Focks et interprété en partie par Hannah Herzsprung, remarquable d’investissement, et par Kae Shirati, en doublure. Le montage opéré par Uta Schmidt est un peu épileptique mais transmet le transport de la musicienne et l’aspect totalement inédit de sa prestation qui mêle les influences dans des sonorités faisant appel à toutes les possibilités de l’instrument.

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