« Bergman Island », Fårö last dance

Chris et Tony, couple de cinéastes, viennent en résidence d’écriture sur l’île de Fårö où vécut Ingmar Bergman. Alors que Tony fait des tables rondes et des visites guidées, apparemment ravi et inspiré, Chris peine dans la solitude sur son projet…

Trois ans après Maya, Mia Hansen-Løve nous emmène à nouveau en voyage, mais bien loin de l’Inde. C’est sur une petite île au nord de Gotland, en Suède, que le film installe ses quartiers, sur les traces d’Ingmar Bergman. Le cinéaste avait souhaité sur son île la création d’une fondation, qui permet aujourd’hui à des créateurs/trices de venir en résidence pour développer un projet. Cas unique, la réalisatrice a profité de cette opportunité pour imaginer un film en lien avec le lieu et l’univers du cinéaste.

Œuvre double, qui s’affranchit du récit chronologique pour proposer une réflexion sur la création, le film est sans doute le plus audacieux de sa réalisatrice. On y retrouve pourtant certaines récurrences discrètes : l’influence d’un premier amour (Un amour de jeunesse), la difficulté de faire exister des films (Le père de mes enfants), le dépaysement pour mieux se retrouver (Maya). Mais Mia Hansen-Løve ose le méta avec les affres du personnage de Chris dans son processus de travail.

Car si l’on suit au départ les deux moitiés du couple, la deuxième partie confirme ce qu’on entrevoyait déjà, l’adoption du point de vue de la femme comme référence. Vicky Krieps trouve ici un rôle plein de nuances, auquel Tim Roth répond avec un personnage masculin plus classique. Entre les deux, le temps a passé, et la confrontation d’esprits créatifs n’est pas sans conséquences : difficultés à se comparer, à se soutenir, à se comprendre… On peut même trouver l’homme assez antipathique dans sa capacité à toujours tomber à côté de ce qu’il faudrait dire pour réconforter ou encourager sa compagne, et son égocentrisme évident. Mais peut-être que vue de son regard, la perception aurait été différente, et c’est aussi ce qu’on apprécie, cette façon qu’a l’intrigue ne pas trop nous laisser appesantir un jugement.

Lorsque l’inspiration vient enfin frapper à la porte de Chris, elle dévoile son projet dans une mise en abyme qui nous fait basculer dans un autre temps, mais le même lieu. C’est toujours à Fårö que les histoires se nouent ou se dénouent, et alors que le couple de Chris et Tony semble fragilisé, presque sur la sellette, c’est un autre couple qui se retrouve dans la tourmente dans le récit de Chris. Ou plutôt un non-couple, car Amy et Josep (Mia Wasikowska, terriblement touchante, et Anders Danielsen Lie, formidablement ambigu) ne sont plus ensemble de longue date et ne peuvent plus l’être, chacun(e) ayant construit une relation voire une vie de famille ailleurs.

Là où le début du film nous faisait visiter l’île de façon assez naturaliste avec un scope rendant un hommage soigné à la beauté des décors naturels, la deuxième partie l’enchante avec un habillage lumineux et sonore différent. Les corps se dénudent dans des lumières naturelles qui en font ressortir les ombres et les éclats, les visages sont nimbés des halos festifs et colorés du mariage auquel assistent les protagonistes. La bande-son charme et donne envie de chanter et danser avec les tubes d’Abba et une délicate reprise de « Summer wine » à la guitare. Ce charme fou qui nous enthousiasme là où le début du film nous captivait de façon plus intellectuelle et moins émotionnelle, c’est la magie du cinéma qui opère, et en cela le film est une révélation subtile du pouvoir du septième art.

Mais la cinéaste a encore quelques cartouches en réserve pour brouiller les pistes, neutraliser la temporalité qu’on croyait avoir maîtrisée et entremêler plus étroitement encore ses strates de fiction. Il suffit parfois d’un tout petit morceau de papier déchiré pour qu’on ne sache plus à quoi on vient d’assister, si chaque personnage n’est que lui-même ou la projection d’un autre. La double histoire d’amour, prenante en elle-même, et l’hommage à Bergman, deviennent l’écrin d’une réflexion sur la création qui sous une apparente sagesse révèle une grande finesse d’écriture et de mise en images.

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