« Annette », « star triste, triste star »

Auréolé de gloire, l’humoriste acerbe Henry McHenry s’entiche d’Ann Desfranoux, soprane à succès. Le couple improbable affole les tabloïds et donne naissance rapidement à un bébé hors normes, Annette…

C’était le film d’ouverture très attendu de cette 74e édition du Festival de Cannes, et après une année sans montées des marches, on peut comprendre le choix de démarrer les festivités avec cette entrée en matière qui annonce la couleur. En voix off, le réalisateur exhorte au silence, et même à retenir son souffle, le temps du spectacle, puis cède la place à sa troupe de comédien(ne)s qui nous entraînent dans la fiction au son d’un morceau autour du monde des arts : « So may we start ? »

La suite n’est qu’en partie le tourbillon annoncé, censé suspendre jusqu’à notre respiration. Il faut d’abord saluer ce qui saute aux yeux : l’incroyable travail esthétique du film, qui visuellement ne se refuse rien. La photographie de Caroline Champetier est à tomber, incrustant dans un univers sombre des couleurs surréalistes, comme cette piscine à l’eau perroquet (du vert du radium dans Radioactive), dont la première apparition constitue l’un des plus beaux plans du film (et bizarrement ces plans-là sont les plus gratuits du point de vue de l’intrigue). Les trouvailles formelles sont nombreuses, et c’est essentiellement lorsque la technique se fait remarquer que les scènes deviennent marquantes, ainsi lorsque la caméra tourne autour de Simon Helberg tandis qu’il révèle son secret, s’interrompant dans son récit pour diriger l’orchestre. Ce passage illustre bien le postulat du film, qui refuse à chaque instant de séparer l’humain de l’artiste. C’est avec ses émotions intimes avivées par le récit que le chef d’orchestre fait naître les inflexions de la musique. De même, c’est avec sa sensibilité qu’Ann fait de pâmer le public chaque soir à sa mort simulée, et c’est avec son mauvais fond qu’Henry ne déclenche que des rires jaunes de plus en plus gênés de découvrir l’horreur du personnage.

Le fond du propos est d’une lisibilité évidente, Carax s’auto-flagelle par double interposé, Adam Driver se métamorphosant au fil du film en une sorte de sosie du cinéaste (qui apparaît avec sa fille lors du premier plan du film, au cas où l’on n’aurait pas compris). Comme chez Jarmusch par exemple, les symboles sont surlignés jusqu’à l’exaspération, de la pomme croquée à la tache de vin grandissante. Une exagération qui pourrait coller avec deux genres que le film tente de marier. Tout d’abord la parodie, car c’est à cela que le long-métrage donne l’impression d’assister, entre ses chansons aux paroles ineptes répétées ad nauseam et ses flashs infos de chaîne people. On se croirait dans un pastiche de Birdman destiné à moquer les mauvais artistes et leurs sales travers (l’alcool, la drogue, la violence, en particulier faite aux femmes – MeToo est passé par là – et l’exploitation des enfants stars). À partir de la naissance d’Annette, le film se met à lorgner vers le conte, se rapprochant d’un Pinocchio version Garrone. La petite interprète d’Annette (Devyn McDowell) est d’ailleurs effectivement la seule à transmettre dans son aria une émotion vraie, intense et authentique (en dépit des fausses larmes collées sur ses joues).

Car le reste du casting handicape lourdement toute tentative de prendre au sérieux le métrage. Si la voix de Catherine Trottmann est sublime, celle de Marion Cotillard s’étrangle, quand Adam Driver reste musicalement à côté de la plaque, et aussi coincé dans les clichés qu’à l’ordinaire. On en vient à se demander s’il faut prendre au second degré le texte romantique d’une mièvrerie absolue et cette idée absurde d’une chanson en plein acte sexuel (non, la langue n’est pas toujours destinée à chanter dans la vie…). Tout joue faux, tout sonne faux, on nous raconte une histoire en nous empêchant d’y croire ne serait-ce qu’une minute. Comme si le cinéaste n’avait pas totalement assumé son mea culpa autobiographique, avait voulu l’enrober d’effets de style et d’ironie pour s’en distancier. Au final, c’est le public qui a l’occasion de prendre ses distances, la scène finale ne suffisant pas à rattraper la première heure tombée dans le ridicule.

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