« Minari » : repartir à zéro

Jacob a de grands projets pour sa famille : il quitte la Californie avec femme et enfants, direction l’Arkansas où il acquiert un grand terrain reculé pour y faire une ferme dédiée aux légumes de Corée, leur pays d’origine…

Il avait commencé sa carrière de réalisateur en allant filmer au Rwanda (Munyurangabo), ce qui lui avait valu des nominations à Cannes, mais c’est en retournant sur ses propres traces que Lee Isaac Chung a pu créer un film nommé aux Oscars (et récompensé de celui de la meilleure actrice dans un rôle secondaire pour Yuh-Jung Youn).

Inspiré par l’idée de transmettre à sa fille des souvenirs de sa propre enfance, le cinéaste s’est replongé dans le parcours de sa famille, émigrée de Corée du Sud dans la campagne américaine. Sans être totalement autobiographique, car la famille que l’on voit à l’écran comporte des disparités avec celle de Lee Isaac Chung, le film n’en est pas moins nourri de détails réels, qui constituent les éléments forts et frappants du film. Ainsi de la plantation du « minari », une espèce de cresson aux facultés assainissantes de l’environnement qui la voit croître. Un élément majeur qui donne son titre au métrage, mais n’apparaît pourtant que tardivement dans l’intrigue. Il faut dire que le scénario, chronologique, pourrait sembler le fruit d’une adaptation littéraire pour son côté chapitré. Chaque nouveau personnage qui apparaît, chaque événement touchant les cultures semble ouvrir une nouvelle étape, positive ou négative (et le plus souvent ambivalente), dans l’histoire de la famille.

Mine de rien, il s’en passe des choses dans cette campagne reculée, où l’on peut croiser des sourciers au pouvoir quasi magique, des voisins mystiques, d’autres familles issues de l’immigration, des paroissien(ne)s curieux/ses… Souvent perçu à hauteur d’enfant, en particulier du petit David (adorable Alan S. Kim), l’intégration dans ce nouvel univers doit être la résolution d’un double déracinement : la famille a d’abord quitté son pays, d’où la grand-mère va venir les rejoindre, puis sa région d’arrivée, la Californie où les deux parents étaient « sexeurs » (personnes qui trient les poussins en fonction de leur genre).

Le film alterne habilement les points de vue, permettant de mettre en lumière la trajectoire propre à chacun(e) des personnages au sein de la famille et de son environnement. Aux quatre membres de départ s’ajoutent la désopilante grand-mère, à laquelle son petit-fils reproche de ne pas correspondre aux attendus. Obstinée, mal élevée, égoïste, elle n’en est pas moins par certains aspects aimante et complice. La relation qui peine à se nouer entre la vieille femme et le petit David constitue un des arcs narratifs privilégiés du récit, sans doute le plus original de cette histoire d’implantation. Dans le rôle du père convaincu de son bon choix, même seul contre tous, Steven Yeun livre une prestation à la fois habitée et sobre, qui fait de Jacob un personnage à l’ambivalence bienvenue : on peut à la fois lui reprocher son entêtement et ses prises de décision univoques, reléguant sa femme au rôle de soutien inconditionnel qu’elle remet en question sporadiquement, et admirer sa détermination et sa conviction d’œuvrer pour le bien-être de sa progéniture.

Si le sujet est riche et non dénué d’aspects douloureux, la photographie tendre et solaire et l’habillage musical émouvant d’Emile Mosseri, ainsi que les passages à hauteur d’enfant confèrent à l’ensemble une vraie douceur, toute simple, qui ne cherche pas à trop en faire. L’authenticité et la sobriété dans la façon de raconter cette histoire de confrontation au « rêve américain » en font toute la saveur subtile. Sous ses airs d’être la petite histoire d’une petite famille qui souhaite juste vivre de la culture de sa parcelle, la pureté de son esthétique et ses interprétations remarquables font de Minari une plus grande réussite que de très nombreux films inspirés d’histoires vraies qui cherchent parfois davantage à en mettre plein la vue. Jamais tire-larmes, toujours juste, le long-métrage brille d’une lueur modeste et douce qui persiste après le visionnage.

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