« Irmã, sœurs à la fin du monde » : le début de la fin (ou l’inverse)

Ana et Julia partent en car pour Mata, sur les traces de leur père, alors que leur mère est gravement malade…

Après avoir co-réalisé plusieurs courts-métrages, Irmã est le premier long du duo brésilien Luciana Mazeto et Vinicius Lopes. Avec ce film, écrit en 2016, les cinéastes tenaient à explorer plusieurs thématiques qui leur tenaient à cœur, mélange d’expériences personnelles et collectives. À première vue, il s’agit d’un drame familial tournant autour de deux sœurs qui, alors que leur mère est gravement malade, prennent le car pour traverser le pays et retrouver leur père, qu’elles n’ont pas revu depuis bien longtemps. L’absence du père dans la construction de deux enfants qui s’interrogent sur leur place dans le monde était un aspect commun dans les idées de récits de Luciana Mazeto et Vinicius Lopes. Il s’agit là d’un sujet plusieurs fois traité au cinéma, par exemple dans The Descendants. Mais le scénario mêle à ce drame intime un fond politique autour des rapports entre féminin et masculin dans la société brésilienne contemporaine, et des éléments de différentes temporalités : l’intérêt des deux jeunes filles pour les fossiles qui abondent dans la région où vit leur père les transporte dans le passé, alors que la menace d’un astéroïde qui fait route en droite ligne vers la Terre a quelque chose de la science-fiction.

Comment tous ces arcs narratifs peuvent-ils tenir ensemble ? D’abord, par la grâce d’un mélange des styles qui louvoie entre le genre réaliste, présent lorsqu’on suit les deux filles dans leur trajet en car, la caméra tressautant au rythme des cahots de la route alors qu’elles chantonnent en chœur, et un style onirique voire fantastique, qui s’appuie sur plusieurs sens : la vue, avec les effets visuels liés à l’approche de l’astéroïde comme des coups de vent emportant les feuilles, mais aussi l’ouïe, avec des moments quasi silencieux où les dialogues s’inscrivent à l’écran au lieu d’être prononcés, comme si les filles communiquaient par télépathie. Ensuite, parce qu’une ambiguïté persiste : les deux sœurs sont-elles liées d’une façon ou d’une autre aux événements naturels qui se produisent ? Bien que rien ne soit dit à ce sujet, plusieurs plans laissent penser que c’est la petite Julia dont les émotions fortes se manifestent, ce qui lorgne du côté du film de super-héroïne.

La jeune Anais Grala Wegner est assez impressionnante de naturel dans le rôle de cette enfant sans peur et décidée, de même que son aînée Maria Galant, qui incarne une battante refusant les diktats de la société patriarcale, personnifiés par les réactions de ce père qui après des années d’absence voudrait reprendre les rênes. À travers leur parcours initiatique que constitue ce road trip, les filles ont l’occasion de prendre conscience de ce qu’implique leur condition féminine : pour Julia, quand elle joue avec le rouge à lèvres de sa sœur et s’attire l’attention d’un homme en âge d’être son père ; pour Ana, lorsque son géniteur lui reproche de s’être affichée en boîte avec un garçon du coin et qu’elle comprend que seule elle, en tant que fille, récolte des reproches.

Esthétiquement intrigant avec ses lueurs néons et rosées et ses moments de rêve ou de cauchemar alternant avec son aspect quasi-documentaire, Irmã séduit par l’originalité de son mélange, son atmosphère pré-apocalyptique qui produit une tension croissante et ce duo de sœurs soudé qui permet d’aborder des enjeux féministes. Une thématique visiblement bien vivace dans le renouveau du cinéma brésilien, qu’on retrouvera bientôt en salles dans Je m’appelle Bagdad.

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