1 mois, 1 plume, 1 œuvre : Twin Peaks : Fire Walk with Me (juin 1992), par Frédéric Perrinot

La plume

Contributeur chez Le Mag du Ciné, Frédéric Perrinot associe finesse d’analyse d’écriture et sensibilité particulière aux œuvres crépusculaires. Aussi au fait des sorties du petit que du grand écran, Frédéric préfère considérer les formes artistiques et les supports variés comme complémentaires qu’en opposition. L’œuvre qu’il a choisie est, elle aussi, au croisement du cinéma et des séries.

L’œuvre

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Les multiples exemples dans le domaine nous auront prouvé qu’il est difficile pour un film issu d’une série, surtout quand il est censé la continuer ou la conclure, de s’échapper de ses codes pour être autre chose qu’un épisode plus long destiné uniquement à ses fans. Pourtant cela n’empêchera pas David Lynch de s’y aventurer avec brio suite à l’annulation prématurée de sa série culte, Twin Peaks. Avec des audiences déclinantes et une qualité remise en cause, la saison 2 avait vu, au grand dam des spectateurs mais aussi des acteurs, ses deux créateurs Lynch et Mark Frost quitter le navire. Du moins pendant une majeure partie de cette dernière. Néanmoins, l’univers continuera à hanter l’imaginaire de Lynch qui se décide à lancer une trilogie au cinéma pour conclure son bébé. Présenté d’abord à Cannes en 1992, Fire Walk with Me, le premier film, recevra un accueil glacial avant d’arriver sur les écrans en juin où il ne connaîtra aucun succès.

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Une déconfiture qui tuera dans l’œuf les deux films suivants et mettra en veille Twin Peaks et son univers pendant 25 ans, date prophétique d’un retour annoncé. Fire Walk with Me sera donc, à l’époque, la seule forme de conclusion à laquelle les fans auront droit. Un film qui décide de revenir sur son mythe non pas pour le conclure mais pour lui offrir une nouvelle perspective, s’aventurant sur le chemin du prequel en venant explorer les derniers jours de la vie de Laura Palmer. Choix audacieux mais controversé surtout suite au cliffhanger final de la saison 2, où tout le monde aurait préféré des réponses quant au sort du protagoniste, Dale Cooper. Dans le film, ce dernier aura une présence limitée suite au refus de l’acteur, Kyle MacLachlan, de reprendre son rôle. Il acceptera finalement mais pour un rôle plus anodin qu’initialement prévu. Quelques acteurs ne reviendront pas, dont certains devront être recastés comme Moira Kelly qui remplace Lara Flynn Boyle dans le rôle de Donna, la meilleure amie de Laura.

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Fire Walk with Me ne partait donc pas gagnant bien avant de se confronter à l’accueil critique divisé, pour ne pas dire glacial, qu’il aura subi à sa sortie. Pourtant, le film parviendra à faire ce que beaucoup d’autres avant, et encore plus après, n’auront jamais vraiment pu faire. Symbolisé dès son ouverture par ce téléviseur qui vole en éclats, David Lynch entend déconstruire son héritage pour mieux le remodeler. Fire Walk with Me est une œuvre fondatrice au sein de Twin Peaks, tellement qu’elle en changera son visage de manière radicale. Même s’il souffrira d’une première demi-heure qui peine un peu à trouver son rythme et qui se transforme en remake déguisé de la série, c’est lorsque Laura Palmer fera son apparition que son univers se verra ébranlé à jamais. Alors que la série s’évertuait à donner un semblant de réponse à la question « qui a tué Laura Palmer ? », le film vient quant à lui essayer d’aborder une question plus mystérieuse encore, « mais qui était Laura Palmer ? ». Ici Lynch n’entend pas offrir de réponses définitives et préfère plonger son spectateur dans le calvaire de sa protagoniste au sein d’une tragédie déjà annoncée.

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D’un onirisme foudroyant, et souvent même terrifiant par son atmosphère angoissante et des jumpscares d’une intelligence redoutable, Lynch nous plonge dans les démons de l’Amérique et dans le mal inhérent qui naît dans le cœur des hommes. Ici son fantastique ne devient que la représentation abstraite d’une menace bien concrète où les forces positives ne sont que figures impuissantes et inaudibles face à la noirceur du monde. Explorant les tourments d’une jeune adolescente dans une Amérique conservatrice, hypocrite et lâche qui cache ses perversions et ses horreurs derrière un voile qui menace de voler en éclats à tout moment. À l’approche du drame, la Black Lodge et ses êtres, le monde onirique qui entoure le monde réel, n’a jamais semblé aussi invasive et prête à imploser. Regardant sans détour les questions de l’inceste et du viol ainsi que le trauma qui en découle, Lynch signe une de ses œuvres les plus sombres et fatalistes. La lumière au bout du tunnel vacille et plus jamais dans sa filmographie il ne retrouvera le lyrisme romanesque de ses précédents films. Le monde est noir, perdu et l’espoir s’y meurt. Ici les hommes sont au mieux impuissants ou lâches et égoïstes et au pire des prédateurs implacables tandis que les femmes sont prisonnières de leur regard et leurs préjugés jusqu’à en être consumées.

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Porté par la performance bouleversante et complexe d’une Sheryl Lee totalement habitée qui assoit définitivement Laura Palmer comme une figure culte de la fiction, Fire Walk with Me se transforme en formidable chant du cygne pour son personnage. Se servant de la mythologie de la série pour venir parler d’un monde gangrené par le mal/mâle et sa haine des femmes, Lynch signe une tragédie bouleversante et terrifiante qui prend la forme d’un cauchemar éveillé qui implore notre éveil. À l’image d’une séquence finale insoutenable par sa violence et sa mise en scène cauchemardesque qui marquera les obsessions futures de son cinéaste et qui imploseront dans son définitif Inland Empire ainsi que le brillant revival de Twin Peaks avec The Return. Fire Walk with Me sera donc autant une pierre maîtresse pour Twin Peaks qu’une œuvre décisive dans le cinéma de son auteur. Un réveil douloureux à un monde qui paraît de plus en plus sombre et désespéré où Lynch matérialise ses peurs et nous raconte que lorsqu’un ange meurt, le monde n’en devient qu’un endroit plus noir, chaotique et triste. Une œuvre à part entière, culte et immanquable.

Frédéric Perrinot

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