« J’ai dix-huit ans, tous les âges à la fois et j’ai un papa » : adieu sorcière

Albertine vit seule avec sa mère qui la brutalise et l’emploie comme domestique. Après plusieurs tentatives de fugue, elle est finalement jetée dehors dès sa majorité…

Après Je suis né laid, Isabelle Minière nous revient avec un roman dont la construction semble assez similaire. Sauf qu’ici, une fois n’est pas coutume, le narrateur est une narratrice. Albertine, c’est en quelque sorte le pendant d’Arthur, affublée d’un autre genre de tare qui cause son malheur. Dans le précédent opus, l’autrice interrogeait l’importance de l’aspect physique dans nos rapports interpersonnels à travers un personnage d’une laideur confinant à la difformité. De l’apparence d’Albertine, on ne saura rien, mais son problème est ailleurs. Son problème c’est sa mère, surnommée « la sorcière » en raison de sa cruauté et des mauvais traitements qu’elle inflige à son enfant. C’est presque une marâtre de conte de fées, comme celle de Cendrillon, qui fait trimer son enfant pour maintenir l’appartement propre et lui faire à manger. Albertine subit les brimades, les coups, les piques à tout-va, mais ne s’en plaint pas vraiment. Elle raconte tout cela avec un certain fatalisme distancié, dans des chapitres brefs qui tournent autour des différents âges de sa vie, depuis sa petite enfance jusqu’à sa majorité.

Albertine n’a pas de perspective autre que la survie au quotidien, alors elle se réfugie dans l’imaginaire. Celui des livres qu’elle dévore, toute petite, s’apprenant toute seule à déchiffrer les histoires, puis le sien propre, qui lui permet d’en inventer dans sa tête. Comme beaucoup d’artistes, Albertine trouve dans la création une façon de sublimer sa souffrance. Même si bien sûr, ce n’est pas de cette façon que l’exprime ce récit à hauteur d’ado. Pour se glisser dans la peau d’une jeune fille assez intemporelle, l’autrice a épuré son style, limité sa tendance aux jeux de mots. Albertine n’écrit pas pour être lue, mais pour exorciser ses démons (sa démone de mère, en l’occurrence).

On retrouve tout de même dans la psyché de la protagoniste quelque chose des personnages chers à Isabelle Minière : Albertine se trouve « dérangée », craint de virer vraiment folle, et, manquant de contacts humains réels, tente de se raccrocher à des échanges imaginaires avec les objets qui l’entourent. Jetée dehors avec trois sacs Ikea contenant toutes ses possessions et son doudou d’enfance, elle se met à dialoguer avec eux pour faire le tri dans ses pensées, leur attribuant ses craintes, sa méfiance et ses espoirs.

Car le nouveau départ de la jeune fille pourrait venir d’une rencontre inattendue avec son père, qu’elle n’a jamais connu. Le récit s’embarque avec sensibilité dans la description d’une relation à créer, avec dix-huit années d’absence à combler. Peut-on rattraper le temps perdu ? Apprendre à faire confiance, à accepter les dons sans contrepartie ?

Sur le parcours d’Albertine, on ne trouve pas que de la bienveillance chez les figures masculines. Car si dans la maison règne la vilaine sorcière, dehors rôdent d’autres sortes de prédateurs, qui se prennent pour des gentlemen à offrir des verres qu’ils cherchent ensuite à se faire rembourser en nature comme des porcs…

Très facile à lire, le récit fait office de page turner sur les talons de son attachante héroïne. La fin en arrive presque trop vite, trop abrupte, alors qu’on aurait voulu l’accompagner encore plus loin dans la construction d’une vie d’adulte plus heureuse que sa vie d’enfant.

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