« The Father » : tout fout le camp

Anthony vit avec sa fille Anne. Mais est-ce dans son appartement ? Et qui est cet homme dans son salon ? Lui a-t-on volé sa montre ?

Il est rare qu’un résumé de film se compose de questions plus que d’affirmations. Mais pour parler de The Father, il faut s’adapter à la forme si particulière de l’intrigue, qui nous fait ressentir ce qu’éprouve le personnage principal : un désarroi croissant.

Lorsque Florian Zeller envisage d’adapter sa pièce – qui a par ailleurs donné lieu à une autre adaptation cinématographique, Floride de Philippe Le Guay, sur un ton bien différent – il pense immédiatement à Anthony Hopkins pour le rôle-titre, d’où le prénom du protagoniste. Anthony, nous le suivons quasiment partout, et lorsqu’il n’est pas présent physiquement, les conversations tournent entièrement autour de lui. Pour l’acteur gallo-américain, c’est un rôle exigeant, qui demande à la fois beaucoup de présence à l’écran mais aussi une expérience de pensée. Car la pensée, chez l’Anthony du film, c’est justement ce qui fuit, ce qui échappe. Bien qu’il s’en défende de façon répétée, le vieil homme perd non seulement la mémoire, mais la faculté à comprendre son quotidien, comme il finit par l’avouer, d’abord de mauvaise grâce comme si un plan se tramait contre lui, puis de façon désespérée dans la scène finale.

Pour nous faire ressentir au plus juste l’épreuve que représente la plongée dans les dysfonctions mentales (qu’il s’agisse d’un cas d’Alzheimer ou autre trouble apparenté), le dramaturge devenu réalisateur a produit un travail fantastique. D’une part, au scénario avec Christopher Hampton, il déconstruit la narration linéaire au profit d’un fonctionnement par boucles temporelles. Certaines répliques reviennent sans qu’on sache bien s’il s’agit de la même scène que nous percevons différemment ou d’une autre scène quotidienne, plus tard, mais alors pourquoi les phrases seraient-elles identiques ? Nous doutons, et nous comprenons le doute qui saisit le personnage. Le montage de Yorgos Lamprinos (césarisé pour Jusqu’à la garde), contribue au trouble. Certaines scènes sont-elles réelles, ou fantasmées ? D’abord empreint de quotidienneté, même si ce quotidien est bouleversé par les prémisses de la maladie, le film lorgne du côté du cinéma de genre avec des moments cauchemardesques durant lesquels Anthony semble attaqué par ses proches, comme si ceux-ci souhaitaient le violenter si ce n’est le supprimer, et l’appartement lui-même devient menaçant. Ainsi l’image est-elle également travaillée pour nous faire ressentir le trouble. La photographie est marquée par le vert d’eau des murs de l’appartement, et le tournage en studio a permis d’adapter les lumières pour qu’il semble quasiment ne jamais faire grand jour à l’intérieur. Loin de s’arracher à la contrainte de la scène de théâtre, Florian Zeller conserve l’unité de lieu durant plus de la moitié du métrage. L’appartement a beau être spacieux, on n’en saisit jamais vraiment les limites, car les couloirs semblent s’étirer, les murs se rapprocher, les portes s’éloigner. Le surcadrage crée l’enfermement, les placements de caméra produisent une impression labyrinthique. Le foyer censé conférer un sentiment de protection devient lui-même menaçant, sorte de prison dans laquelle n’importe qui peut surgir au détour d’une porte, ou s’évaporer. L’impression d’étrangeté croissante est renforcée par la présence envoûtante des notes tenues de Ludovico Einaudi, comme un chatouillement désagréable qui vient créer l’angoisse.

Si Anthony Hopkins n’a pas volé son Oscar, mêlant la méfiance, la fanfaronnade, la dureté, le délitement, la peur de l’abandon et la perte de contrôle, le reste du casting est au diapason, en particulier Olivia Colman, bouleversante dans sa tentative de faire face avec dignité à cette relation avec son père qui s’effondre sous les coups de la maladie.

Expérience cinématographique originale et déroutante, The Father fait l’effet d’un livre dont vous êtes le héros dont on lirait tous les chapitres dans l’ordre où ils se présentent, mêlant les arcs narratifs et retombant régulièrement sur les mêmes motifs, sans la mémoire des choix précédents.

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3 commentaires sur “« The Father » : tout fout le camp

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  1. Mon premier ciné de l’année ! Ta conclusion résume très bien l’expérience. J’ignorais totalement que c’était filmé ainsi, qu’on serait aussi chahutés et perplexifiés. C’était franchement génial et tellement dur aussi. Anthony Hopkins et Olivia Colman sont fantastiques.

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