1 mois, 1 plume, 1 œuvre : Rêves (mai 1990), par Thierry de Pinsun

1 mois, 1 plume, 1 œuvre : le dernier dimanche de chaque mois, un(e) invité(e) vient évoquer une œuvre (livre ou film) sortie ce mois-là… d’une année de son choix.

La plume

Cinéphile enthousiaste et éclectique, jamais à court de recommandations sur mesure pour son entourage, Thierry partage son amour du cinéma sous toutes les formes : à l’écrit, sur le site On se fait un ciné (dont il est aussi correcteur) et dans le webzine Désolé j’ai ciné, et à l’oral dans le podcast La Bobine hurlante consacré à l’horreur, après avoir officié dans Certains l’aiment à chaud. Grand amateur de films coréens, c’est pourtant de l’autre côté de la mer du Japon qu’il a choisi de nous emmener dans cette rubrique avec une œuvre onirique.

L’œuvre

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Kurosawa Akira qui note sur un carnet ses rêves et cauchemars, le document d’archive que l’on se languit de retrouver, qui fait le tour des rétrospectives et expositions consacrées au cinéaste ? Pas besoin d’aller aussi loin, cher·e·s cinéphiles ! C’est à la fin des années 80, après une carrière prolifique et ô combien exemplaire – nul besoin de vous faire l’affront de vous présenter son travail ! – que le réalisateur japonais, alors âgé de 80 ans, entreprend ce projet fou. Celui d’illustrer ses songes, en assemblant un ensemble de court‑métrages qui le hante depuis années. Appuyé de cinéastes américains qui l’aident à la production du film, il offre à son public Rêves, une œuvre aussi dense qu’elle est difficile à aborder.

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Chacun des huit songes que nous retrouvons chapitrés sont accompagnés d’un protagoniste, qui représente Kurosawa à divers moments de sa vie. Interprété par Nakano Toshihiko alors qu’il est jeune enfant, il est ensuite joué par Isaki Mitsunori de l’enfant à l’adolescence, puis par Terao Akira, qui l’incarne à chacun de ses âges adultes. Chaque chapitre voit donc notre héros grandir, traverser des bribes d’histoire, japonaise comme internationale, et se poser des questions quant au monde qui l’entoure, aux expériences qu’il a dégagées, ainsi que des inquiétudes quant à l’avenir. Les questions écologiques, qui font partie de ses thématiques de chevet, et sont très inhérentes à la culture – contradictoire – nippone, sont ici au cœur du récit, face à un réalisateur vieillissant qui s’interroge sur la fatalité du monde qu’il s’apprête à laisser derrière lui.

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On découvre des pans de culture ancestrale lors des récits d’enfance de Kurosawa, nourris de superstitions. Lorsqu’il assiste au mariage des renards dans Soleil sous la pluie alors que sa mère lui a interdit de s’y rendre, c’est une voie qui se dessine. L’exil touche le jeune Akira, qui ère désormais à la recherche de ses passions et de ce qui l’anime, à l’image du rapport avec son père, qui le renia lorsqu’il décida d’aller malgré les interdictions dans une salle de cinéma. L’inspiration onirique directement inspirée du théâtre nô, se retrouve lors de la danse des arbres fruitiers du Verger aux pêchers. Dans ce segment, il aborde la destruction des espaces naturels par la main de l’homme, qui nourrit les cauchemars montrés plus tard. Dans Le mont Fuji en rouge et Les démons rugissants, le crépuscule de sa vie correspond à la fin de l’humanité, détruite par l’intervention nucléaire, et réduisant les survivant·e·s – pour celleux qui n’ont pas choisi, comme on le voit dans le premier segment cité, le suicide –, à des âmes décharnées errantes, qui s’entre-tuent pour survivre. Cette notion fataliste, qu’il démontre dans le désespoir lié à la catastrophe inévitable, il l’impute irrémédiablement à l’humain, qui même après l’apocalypse reproduit un système de castes. Une note d’espoir dans le dernier segment, Le village des moulins à eau, lorsqu’Akira découvre un village hors du temps, où les habitant·e·s vivent de techniques entièrement procurées par la nature, leur permettant le même confort de vie que les technologies modernes, malgré plus de simplicité.

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D’un point de vue technique, il est bon de relever que le métrage est également un amas de prouesses, Kurosawa utilisant tout ce qui est à sa portée pour renouveler son medium cinématographique. Que ce soit les invectives du technicolor lors des attaques du Mont Fuji, où les teintes grisâtres des segments mortuaires, le travail du cadre est – une coutume chez Kurosawa qui n’a pas obtenu sa réputation par hasard – minutieux et précis. On retrouve ces plans pensés au millimètre près, cette caméra quasi-immobile nous donnant une constante impression de mouvement tant, dans la longueur de ces séquences, c’est tout un monde qui s’anime devant l’objectif, et l’œil qui est constamment sollicité. S’il y a évidemment un chapitre qui marque les esprits, et qui est généralement celui utilisé pour mettre le film en avant dans les sphères cinéphiliques, c’est bien Les Corbeaux. Ici, Akira se perd dans un véritable tableau, une reproduction réaliste des peintures de Vincent Van Gogh, à la rencontre duquel il se confronte. Les deux hommes échangent quant à leur vision de l’art, cette façon de concevoir leur vie comme une dévotion complète destinée à créer, à produire les lubies imaginaires qui les hantent – quoi de plus dévoué qu’un artiste qui va jusqu’à offrir ses propres rêves à sa caméra ? –, enchaîner les œuvres jusqu’à leur dernier souffle. Amusant de voir que Van Gogh est incarné par Martin Scorsese, lui aussi un hyperactif du septième art. Il est logique que ce segment soit le plus exigeant de l’auteur, qui doit incarner cette notion de dévotion artistique dans ses visuels. Après la reproduction grandeur nature des tableaux du célèbre peintre néerlandais, c’est un Akira qui déambule dans des aquarelles, avec des techniques de surimpression qui feraient rougir les fameux fonds verts actuels. L’illusion est parfaite, l’impression de se perdre dans un corridor de l’étrange emporte le/la spectateur·ice. Cette volonté de ne jamais lâcher la barre, de toujours consacrer son temps à sa création tant que le corps permet de tenir, on la retrouve dans Madadayo, l’ultime métrage de Kurosawa, qui signifie littéralement « pas encore mort ».

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Quelques aspects qui laissent à rêver, donnent une lueur d’espoir face à ce qui survivra à l’humanité, mais de manière globale, Rêves est ancré dans un pessimisme. Celui d’un homme qui a trop vécu, et a vu trop de choses pour ne plus avoir confiance en ses pairs, notamment lorsqu’il a connu la guerre. Dans La tempête de neige et Le tunnel, il y montre sa culpabilité de survivant, celui qui se donne bonne conscience en rendant hommage à ses frères d’armes disparus, ceux qu’il a laissés derrière lui, ou plus simplement ceux qu’il a consciemment sacrifiés au nom d’un combat absurde dont il a été – au même titre que ses ennemi·e·s quels qu’iels soient – l’artisan boucher. C’est le cœur lourd que Kurosawa nous livre ainsi une partie de ses mémoires. Une conscience que la repentance est inutile quant les actes ont été réels. Un questionnement que l’on retrouve dans Rhapsodie en août, son métrage suivant, qui au même titre que Rêves divise l’opinion mais est habité des mêmes dilemmes.

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Avec Rêves, Kurosawa Akira livre un véritable tour de maître. Huit courts-métrages, qui se répondent, offrent des visions d’un monde en proie au doute, qui semble arrivé à un point de non-retour, même si de nombreuses pistes d’avenir sont évoquées, et qu’au-delà de la décadence et d’une certaine vision apocalyptique, la beauté subsiste, transparaît à l’écran. Surtout, avec cette façon de nous livrer des songes qui le hantent depuis probablement des décennies, on appréhende bien mieux son cinéma, les thématiques qu’il a abordées et la façon dont il a souvent représenté ses histoires. Rêves se savoure comme un portrait de l’auteur, qui nous offre les clés de compréhension de son œuvre. Testament un peu avancé, le réalisateur ayant pu nous proposer deux films ensuite – et encore, si l’on excepte les trois scénarios qui sont mis en scène après sa mort –, le film n’en est pas moins un bilan, d’un auteur qui souhaite mettre à l’écran ses pensées avant de se laisser guider vers la lumière.

Thierry de Pinsun

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