1 mois, 1 plume, 1 œuvre : Sunset Boulevard (avril 1951), par Léo Iurillo

1 mois, 1 plume, 1 œuvre : le dernier dimanche de chaque mois, un(e) invité(e) vient évoquer une œuvre (livre ou film) sortie ce mois-là… d’une année de son choix.

La plume

Sous sa rousseur et ses paillettes, Léo Iurillo est une cinéphile aux multiples talents, qui officie à la fois à l’écrit sur son blog, Le Blog de Nestor et dans l’équipe de Fucking Cinéphiles, mais dont on peut aussi entendre la voix et les avis dans les podcasts Certains l’aiment à chaud et, à partir du 27 avril, dans le tout nouveau La Bobine Hurlante consacré à l’horreur. Spécialiste de l’analyse des personnages féminins, Léo fait partie de la S’Horrorité, collectif de critiques féminines et féministes que l’on retrouve régulièrement en live sur YouTube pour parler films de genre. Mais c’est un classique du cinéma qu’elle a choisi d’évoquer ici, en s’interrogeant sur l’influence du gothique dans le film.

L’œuvre

Sunset Boulevard : film gothique ? 

 

Chef d’œuvre de Billy Wilder, Boulevard du crépuscule est une lettre d’amour à l’acte cinématographique autant qu’un pamphlet contre le système cynique des studios hollywoodiens. Empruntant au film noir ainsi qu’au cinéma gothique, le film joue avec le contraste pour mieux appuyer son propos tout en nuances. Cette œuvre complexe et déchirante est portée par une Gloria Swanson, tour à tour émouvante puis glaçante. Elle arrive à humaniser un rôle qui a pourtant tout de la méchante sorcière d’un Disney, période classique.  

Si le film prend clairement l’allure d’un film noir, en alliant meurtre en flash-back, gros plans jouant sur l’étrange et proéminence de la ville, c’est l’héritage du film gothique qui va ici nous intéresser. L’esprit gothique s’insinue dans Sunset Boulevard à la fois pour personnifier Norma Desmond, mais aussi pour commenter la période charnière que vit Hollywood. 

Le plus évident à l’écran est la décoration du manoir de Norma Desmond : un savoureux mélange d’excentricités baroques, de meubles bloqués dans les années vingt ainsi qu’une accumulation de cadres et miroirs imposants, le tout magnifié par le contraste du noir et blanc. Ces courbes entêtantes feront prisonnier notre protagoniste, réellement tout autant que métaphoriquement. Les deux habitants de la demeure correspondent aux archétypes de personnages de nombreuses histoires classiques gothiques, plus particulièrement vampiriques. Norma Desmond, – rien que son nom “Desmond” annonce la couleur – la charismatique et inquiétante propriétaire de la demeure et Max, le serviteur dévoué et taciturne. Tout ce qui entoure cette demeure et ses habitants flirte avec le surnaturel, que ce soit l’apparition magique des affaires du narrateur dès sa première nuit au manoir, ou encore la chevelure de Norma qui prend presque feu suite à une projection, elle est d’ailleurs souvent représentée avec les caractéristiques physiques de la figure de la sorcière : souvent habillée de noir, ongles longs tels des doigts crochus. 


La musique du début du film nous place dans un film noir, cependant un changement opère dès l’arrivée dans la demeure. L’orgue magistral qui trône dans le gigantesque salon, en plus de participer à l’atmosphère gothique des lieux, aura aussi une fonction plus pragmatiquement dramatique. La découverte de la condition de prisonnier du narrateur s’accompagne d’une musique inquiétante à l’orgue, d’abord extradiégetique, qui se trouvera être en réalité Max qui joue depuis le salon. Le sentiment d’angoisse d’abord diffus trouvera son coupable par ce procédé. S’ajoutent à ces éléments les séquences où Norma essaie plusieurs soins de beauté qui tiennent plus de la torture et n’ont rien à envier aux Yeux sans visage ou à Frankenstein, ou encore le sobriquet des amis de Norma, comme elle acteurs du muet déchus, les “Waxworks” (“statues de cire”), sans oublier toute cette idée de “pacte avec le diable” que passe le narrateur avec Norma. L’héritage gothique est indéniablement très présent. Mais pourquoi toute cette atmosphère gothique ? Déjà, tout simplement pour caractériser Norma et envelopper le spectateur de son aura sombre et mystérieuse. Elle rassemble à elle seule de nombreuses caractéristiques du mouvement gothique, la vanité, la mélancolie face au temps qui passe et un certain penchant pour l’expression du beau, mais ce parti-pris fait aussi de manière plus générale un constat sur la situation du cinéma. Le fait que le narrateur dont la voix off est très présente soit en réalité déjà mort, donc une sorte de fantôme, renforce le ton bizarre et mélancolique du film, tout en proposant un commentaire sur la situation du cinéma Hollywoodien, et à raison, car dans les années cinquante, le système des studios vivait lui aussi un crépuscule, ou tout du moins une rupture liée à la loi antitrust. Si Norma, l’incarnation du cinéma grandiloquent des années vingt, est le monstre du film, le narrateur, représentant celui des années cinquante, n’est lui plus qu’un fantôme, tué par son aînée. Cette gravité toute gothique détonne avec le ton habituellement si cynique et détaché de Billy Wilder, apportant de la profondeur au propos, et quelque part, une sorte d’empathie pour Norma, cette créature magnifique et magnifiée évadée d’une autre époque.  

Léo Iurillo

Pour lire l’analyse complète de Léo sur Sunset Boulevard : https://leoiurillo.home.blog/2021/04/29/sunset-boulevard-boulevard-of-broken-dreams/

Publicité

Un commentaire sur “1 mois, 1 plume, 1 œuvre : Sunset Boulevard (avril 1951), par Léo Iurillo

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :