« Carrie », le gêne du mal antisocial

Carrie a toujours été souffre-douleur des autres enfants, mais alors qu’elle a ses règles dans les vestiaires de sport du lycée, le harcèlement culmine. Tout le monde semble avoir oublié la pluie de pierres qui s’était abattue sur la maison de Carrie 13 ans plus tôt…

C’est une réelle histoire de harcèlement dans un établissement scolaire qui inspire à Stephen King ce récit, qu’il délaisse un temps avant que son épouse ne lui suggère de le développer. L’intrigue prend alors une tournure fantastique claire avec les pouvoirs de Carrie, le personnage éponyme.

Si l’histoire de Carrie est depuis largement connue, c’est en partie grâce au succès du roman, qui a lancé la carrière de son auteur, mais aussi parce que l’œuvre a été plusieurs fois adaptée au cinéma, notamment par Brian De Palma en 1976. Pourtant, le média cinématographique n’allait pas de soi pour s’emparer de ce récit à la structure particulière. C’est un procédé qu’on retrouve dans d’autres livres de l’auteur, mais également dans tout un pan de la littérature de genre américaine : un genre de found footage, qui s’appuie sur pléthore de documents assemblés pour reconstituer des faits fictionnels mais présentés comme réels. Une des grandes réussites de ce genre littéraire, qui a poussé à fond le procédé, est World War Z, mais Carrie conserve un côté un peu plus narratif avec un récit suivi, simplement entrecoupé par des mentions de communiqués de presse, extraits d’audience au tribunal, de rapports scientifiques, et d’ouvrages parmi lesquels l’autobiographie de Sue Snell.

À la lecture, si Carrie est prépondérante parce qu’elle est dans tous les esprits (quasiment au sens propre à mesure que l’histoire se développe), elle n’est pas le seul personnage dont le point de vue nous est donné. Et la multiplicité des voix permet au récit de prendre une dimension sociale qui manque un peu dans l’adaptation de 76. En effet, on comprend qu’au-delà de la bigoterie de la mère de Carrie qui lui donne une mauvaise image, ou de la grande gueule de Chris, des mécanismes de classes sont à l’œuvre au sein du lycée. Le personnage de Sue, notamment, est bien plus développé dans le roman et apporte un éclairage intéressant. Jeune fille de bonne famille, aux résultats scolaires satisfaisants, appréciée de l’ensemble de ses camarades et entichée d’un garçon lui aussi bien sous tous rapports, Sue prend conscience qu’elle est une jeune fille « populaire » et que ses choix sont en partie guidés par ce statut et une forme de conformisme qui pèse sur ses épaules pour le conserver. Si Chris est aussi insupportable, c’est aussi parce qu’elle jouit du privilège de sa richesse et de la menace de procès que son père avocat n’hésite pas à proférer à l’encontre de quiconque nuirait à sa fille chérie. À l’inverse, Carrie est issue d’un milieu très modeste, sa mère travaillant à la blanchisserie. Cet arrière-plan social enrichit la lecture et l’analyse des mécanismes de harcèlement à l’œuvre dans le lycée.

L’autre aspect plus analytique du roman, c’est le questionnement de la communauté scientifique sur l’origine des pouvoirs de Carrie, attribués à une mutation génétique dite « gène TK », qui laisse présager qu’un pourcentage de la population soit atteinte par la même particularité. Cette Carrie génétiquement spéciale est présentée comme un être certes doué d’émotions, mais presque animalisé dans sa description physique initiale (« bovine ») et sa manière de s’exprimer par onomatopées. De plus, elle n’est pas si candide qu’on pourrait le croire et pense très tôt dans le récit à « écraser sous des pierres » les gens qui lui font du mal. On ressent la méchanceté chez Carrie, même si c’est en réaction à de mauvais traitements, autant que chez celles et ceux qui la traumatisent. Au final l’œuvre insiste beaucoup sur les descriptions (des destructions en particulier), et se révèle plus passionnante et terrifiante mais moins bouleversante et tragique que le film qu’en tire Brian De Palma.

4 commentaires sur “« Carrie », le gêne du mal antisocial

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  1. Très bonne analyse du livre et du film! J’ai lu le livre, j’avais bien aimé cette lecture même si les passages avec sa mère étaient un peu longs. Je n’ai pas encore vu le film de De Palma mais j’ai bien envie de le voir 😉

  2. Quand j’avais relu le roman bien longtemps après la 1e fois, j’avais beaucoup apprécié cette construction et le sens des personnages de King, c’est vraiment une de ses forces. Le pire c’est que tu te dis que (à l’exception des super pouvoirs), les gens barrés comme la mère de Carrie existent réellement… Parfois ils arrivent aux infos dans les faits divers.

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