« Assassination Nation » : de la culture du viol à la culture du meurtre

Lily et ses copines Bex, Em et Sarah, lycéennes à Salem, découvrent en même temps que toute la ville qu’un pirate balance en ligne les informations privées de personnalités locales. Après le suicide du maire, l’étau se resserre autour du lycée…

Movie Challenge 2021 : un film sur le thème d’Internet ou des réseaux sociaux

Sa série Euphoria est incontournable depuis 2019, et son film Malcolm & Marie a divisé récemment. Il est donc temps de se (re)plonger dans l’œuvre de Sam Levinson, qui filme les jeunes femmes comme personne.

Pur produit de son époque, le cinéaste a digéré les codes de la pop culture pour les employer comme bon lui semble : une esthétique de clip MTV, des looks copiés sur ceux des Youtubeuses beauté, une proximité avec l’univers des super-héros masqués, mais aussi avec le fonctionnement découpé en niveaux des jeux vidéo, jusqu’à la bande-son très actuelle. L’utilisation de ces marqueurs de l’époque est toujours faite avec réflexion, comme lorsque Bex lance un morceau de musique sur commande, ou via l’emploi des triggers warnings dans la scène d’ouverture, à la fois utiles pour signaler les thèmes sensibles abordés mais aussi tournés au second degré par leur typo aux couleurs du drapeau américain.

Éminemment contemporain et s’adressant aux jeunes d’aujourd’hui, Assassination Nation s’inscrit également dans une réflexion sociologique qui s’appuie sur l’Histoire. Le choix de Salem comme cadre n’est pas un hasard : au-delà de l’incarnation des banlieues moyennes aux États-Unis, c’est la ville d’une chasse aux sorcières qui causa une vingtaine de meurtres. Un symbole parmi d’autres pour un film bien plus imagé que réaliste. Sa mise en scène travaillée devient de plus en plus grand-guignolesque à mesure que la violence explose : lumières saturées, courses-poursuites dans lesquelles tous les coups sont permis et chaque objet peut devenir une arme, geysers d’hémoglobine assortis aux impers rouges des héroïnes…

En revanche, les personnages sont écrits d’une façon beaucoup plus réaliste que les situations. Incarnées par des actrices suffisamment peu connues pour que leur image puisse se fondre dans leurs personnages très forts, Lily, Bex, Em et Sasha composent un quatuor d’ado modernes. Des jeunes filles lucides qui ont intégré les normes sociales mais en ont conscience et parviennent de plus en plus à les interroger : apparence, hypocrisie, mensonge, nudité, sexualité… tous les sujets font l’objet d’une liberté de ton réjouissante, exprimée par la voix off de Lily et ses interventions face aux adultes (notamment son discours dans le bureau du proviseur).

Sur le fond, le divertissement dévergondé porte un message très sérieux, évocation de la culture du viol qui assigne aux femmes la place de proie et de coupable idéale (de même qu’à la communauté LGBT+). C’est aussi un pamphlet acide contre le pouvoir qu’Internet et les réseaux sociaux peuvent prendre sur nos vies, avec un arc narratif autour du piratage qui rappelle l’épisode de Black Mirror « Shut Up and Dance ». De la culture du viol, on passe à la culture du meurtre : on en vient à vouloir « tuer une fille parce qu’on l’a vue nue en photo » comme l’explique bien Lily. Évidemment, les hommes sont les premiers coupables : les garants autoproclamés de la virilité qui veulent s’en prendre à Bex et Diamond, les tenants de l’ordre moral, réunissant parents et institutions sous la dénomination ironique de « good people of Salem », les défenseurs d’un puritanisme hypocrites, les pervers profiteurs tels que « Daddy »… mais aussi les femmes complices du système comme la cheerleader prête à poignarder dans le dos ses copines pour asseoir sa popularité, ou la mère de Lily, qui jette sa propre fille à la porte sans voir le mal réel sous son nez.

Trash et débridé, le film nous en balance plein la tête pour nous rappeler que le pire peut toujours se produire. Si sa réalisation fun ne laisse pas en état de choc comme d’autres œuvres sur la perte totale de lucidité d’une communauté (on pense à La Vague), la prise de pouvoir des filles laisse un goût de revanche qu’on ne se prive pas de savourer, comme si notre petit avatar venait de défoncer le boss final du patriarcat.

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