« La porte du paradis » : on achève bien les pauvres

Jim Averill et Bill Irvine sont diplômes d’Harvard en 1870. Vingt ans plus tard, l’un est shériff dans une bourgade où l’association d’éleveurs dont l’autre fait partie veut se débarrasser des émigrants pauvres…

Movie Challenge 2021 : un film de plus de 3 heures

Deux ans seulement après le choc Voyage au bout de l’enfer, qui auscultait les plaies d’une Amérique esquintée par la guerre du Vietnam, Michael Cimino revient avec un mastodonte de cinéma (3 heures 39). On est en 1980, et l’épopée redonne vie au Wyoming du siècle précédent, à travers une bourgade dont « Heaven’s gate » est le nom de la salle des fêtes.

Le projet est pharaonique, hors de prix et hors de contrôle, mené par un réalisateur perfectionniste qui prend du retard dès les premiers jours de tournage, obsédé par l’idée que chaque plan soit exceptionnel. Assuré d’avoir le final cut, Cimino ne démord de rien, et le film cause la faillite de la société United Artists, rachetée par la MGM. C’est la fin d’un monde, un crépuscule, un échec (économique, mais aussi du point de vue de la réception de l’époque) et c’est d’autant plus passionnant que c’est aussi ce qu’il raconte.

D’abord il y a la liesse. Nul n’écoute le discours du doyen qui rappelle aux étudiants l’impératif catégorique de transmettre l’éducation qu’ils ont reçu ; les jeunes hommes regardent les jeunes filles, et bientôt tout le monde rit des pitreries de Bill (John Hurt), et les couples tourbillonnent, valsant à nous donner le tournis. Comme dans Voyage au bout de l’enfer, la célébration n’est là que pour nous présenter des personnages rayonnants, par contraste avec les horreurs qui vont suivre.

Vingt ans plus tard, on retrouve un Jim (Kris Kristofferson) marqué, la barbe drue et blanchissante, affublé du rôle de shériff, alors que Bill s’oppose mollement aux décisions de l’association d’éleveurs dont il fait partie. La locomotive fumante ressemble encore vaguement à une promesse, mais la ruée vers l’Ouest est déjà un appât empoisonné : au bout du chemin, c’est la misère qui attend les Européen(ne)s exilé(e)s. Les lumières rasantes offrent leurs rayons caressants par toutes les persiennes, les montagnes du Wyoming dressent leurs têtes enneigées sous le bleu du ciel, les prés verts et fleuris accueillent le repos des baigneurs/euses après des ablutions dans la rivière étale où les reflets sont purs. Là tout n’est qu’ordre et beauté… s’il n’y avait que la nature. La magnificence des plans ne fait pourtant pas oublier la présence humaine. La quantité de figurant(e)s est impressionnante : dans chaque intérieur où l’on entre, on découvre une foule dense, dans les magasins, dans la salle des fêtes ou le dortoir miteux. L’on se presse pour acheter d’un côté, on s’entasse pour dormir de l’autre, et rien ne réunit ces deux masses, si ce n’est un même espace que chacun(e) tente d’habiter. Ceux qui n’ont rien espèrent une main tendue, ceux qui ont tout refusent de partager. Alors vient la guerre, une vraie guerre de western, non pas des blancs contre les natives, mais d’une génération installée contre les nouveaux arrivants auxquels elle refuse la chance dont elle a bénéficié. Les pauvres sont accusés de tous les maux, vols de bétails, crimes imprécis, mauvaise vie, à l’instar d’Ella (Isabelle Huppert), la prostituée française à laquelle Jim s’est attaché.

Au milieu du tumulte, du danger qui se précise à mesure que les autorités prennent fait et cause pour les propriétaires nantis, un triangle amoureux se tend entre Ella, Jim et Nate (Christopher Walken), enrôlé par les riches contre sa classe.

Après la bataille, que restera-t-il des beautés du Wyoming et des espoirs amoureux ? Des danses en patins à roulettes et du Beau Danube bleu ? Désabusée, la caméra de Cimino épouse le parcours d’un homme qui a tenté, envers et contre tout, d’accomplir le devoir qu’il s’était dicté, d’embrasser une forme de simplicité alors que toute sa caste ne cesse de le pousser à rentrer dans le rang du profit et des plaisirs qui s’achètent. Mais derrière les soirées en grande pompe, il reste toujours le souvenir mélancolique d’une guitare qui reprenait en solitaire la valse des cœurs désormais résignés.

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