« Bientôt minuit », jusqu’à la fin du jour, je t’aime encore

Lucien et Emma se sont aimés, clandestinement, pendant des années. Mais alors que, veuve, elle l’attendait pour finir leur vie ensemble, il est placé en maison de retraite par sa fille…

Marie Pavlenko a déjà fait ses preuves depuis plusieurs romans en tant qu’autrice jeunesse, plusieurs fois couronnée de prix littéraires. Elle fait incursion dans le domaine de la littérature blanche adulte avec Bientôt minuit, qui s’intéresse non plus à l’aube de la vie avec des histoires d’adolescent(e)s mais à son crépuscule autour d’une maison de retraite, cadre de ce quasi huis clos littéraire.

L’autrice, passionnée par la nature, les oiseaux, les insectes, met à profit cet œil curieux de la vie, lorsqu’elle s’attache à décrire la réalité du quotidien des personnes âgées. Lucien, Emma et les autres ne sont pas pudiquement dépossédés de leurs corps comme on aurait pu le penser. En effet, la littérature a souvent tendance à éluder les aspects triviaux de l’existence : on voit rarement les personnages aller aux toilettes, se laver, prendre soin de leur corps, sauf si cela à un réel lien avec un arc narratif. Mais ici, rien ne nous permet d’oblitérer l’âge des personnages, car l’aspect de leur corps est décrit, tel qu’ils se perçoivent eux-mêmes, ainsi que les difficultés de mouvement propres à leur état ou à leurs pathologies. Oui, vieillir, c’est trouver sa peau flasque, souffrir des articulations, avoir les mains déformées, ne plus pouvoir se tenir droit(e), être ralenti(e), et le roman ne fait pas l’impasse sur ce que communément, la société n’a pas envie de voir. Et de même pour l’aspect intellectuel et psychologique, car le roman est essentiellement construit de la multitude des points de vue internes des personnages : quand nous sommes avec Emma, nous avons l’esprit assez clair et alerte, sans trop nous appesantir sur le fils dont l’éloignement cause du chagrin ; lorsque nous intégrons la psyché de Lucien, les souvenirs d’enfance sont très présents et la temporalité se brouille toujours dans les rêves, marquant le début d’une défaillance de mémoire qui l’a conduit dans le métro en pyjama ; dans la tête de Simone, on rabâche des éléments marquants, en particulier les traumatismes liés à la Seconde Guerre mondiale… Chacun(e) est caractérisé(e) avec beaucoup de finesse par des détails et chaque voix est unique, ce qui donne au récit beaucoup de véracité mais aussi un grand intérêt car chaque pensionnaire de la maison de retraite a vécu de nombreux événements qui ont contribué à façonner ce qu’il/elle est aujourd’hui.

Sur le fond, en dépit de l’histoire d’amour qui apporte de l’espoir, le livre est un réquisitoire terrible contre le sort que la société occidentale réserve à ses anciens. Parqués dans une « pension » qui est une vraie prison, coupés de leurs proches autant par l’interdit des communications que par le désintérêt de ceux-ci, les personnes cloîtrées dans cet établissement sordide n’ont aucun espoir d’une vie meilleure et sont soumis à des mauvais traitements, dont on espère qu’ils ne sont pas la norme réelle, mais il est permis de s’interroger.

Roman noir dont on tourne les pages avec effroi mais attachement pour ses personnages, Bientôt minuit est assez unique en tant qu’il présente des personnages âgés complexes, denses, riches, dans un témoignage réaliste de leurs pensées et de leur quotidien. Il y a du beau et de la poésie de reste, mais aussi beaucoup de violence dans ce livre qui met enfin en lumière le destin de celles et ceux que nous cachons dans des résidences aux noms fleuris dont nous préférons bien trop souvent ne pas connaître le vrai visage.

2 commentaires sur “« Bientôt minuit », jusqu’à la fin du jour, je t’aime encore

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    1. Merci ! En effet c’est un sujet que j’avais peu trouvé en littérature jusqu’à présent. On parle de maison de retraite dans « Les gratitudes » de Delphine de Vigan par exemple mais pas sous le même angle.

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