Festival Premiers Plans 2021 rétrospective Akerman – Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles

Jeanne Dielman est une femme au foyer qui veille sur son fils Sylvain depuis la mort de son mari. Pour subvenir à leurs besoins, la journée, elle se prostitue…

Avec son titre interminable, qui donne les coordonnées de sa protagoniste, c’est là le film le plus célèbre de Chantal Akerman. Étudié, interrogé, pour sa présentation de la figure féminine et son sous-texte féministe, le film fait figure d’arbre qui cache la forêt. Pourtant, il est particulièrement intéressant de le replacer dans le contexte de réalisations précédentes de la cinéaste belge.

Chez Jeanne Dielman, on retrouve des éléments de Je, tu, il, elle : la solitude d’une femme dans son appartement, les dialogues autour de la vie sexuelle et sentimentale, le découpage en trois parties ; mais aussi quelque chose de Saute ma ville : la cuisine où la femme accomplit ses tâches quotidiennes (en particulier le cirage de chaussures) et qui va être le lieu de l’origine du dérapage.

La grande évolution, c’est la couleur. Elle permet à la réalisatrice de mettre en place un personnage qui se fond dans le décor, bien plus qu’avec les contrastes du noir et blanc. Les cheveux teints et permanentés de Jeanne (Delphine Seyrig) se confondent avec le brun chaud des meubles, ses vêtements aux teintes douces s’accordent avec le papier peint, son corsage blanc brille comme les carreaux de la salle de bains. Ce sont des détails, mais qu’on a le temps d’observer. En 3 heures et 13 minutes, le film se concentre sur trois jours de la vie de cette femme au foyer, que l’on peut observer dans ses actions les plus banales de la vie courante. Presque rien n’est éludé, tout ce qui fait généralement l’objet d’ellipses dans la fiction est ici sciemment montré, dans des plans fixes qui ne guident pas le regard des spectateurs/trices. La seule chose que l’on ne verra pas des journées de Jeanne, c’est ce qu’il se passe dès que, suivie d’un homme, elle referme la porte de sa chambre, au bout du couloir. Là commence le sensationnalisme, le voyeurisme, qui est rejeté. Cette observation clinique du quotidien, c’est presque un refus de la fiction, du moins en apparence.

Car cela nous permet de laisser notre regard capter les éléments les plus infimes, et ce sont eux qui sont signifiants. En apparence : la ménagère parfaite, publicitaire, visage inexpressif toujours égal, mise en pli soigneusement laquée, économie des gestes, presque un androïde. Même dans les conversations, rien ne dépasse, que des conversations badines avec la voisine qui passe déposer son bébé, les commerçants, ou même son fils auquel elle lit les courriers de sa tante et reproche de ne pas lever le nez de ses bouquins.

On cherche l’humaine derrière la façade, et Sylvain aussi paraît parfois la chercher, lorsqu’il interroge sa mère sur sa rencontre avec son père, les motivations de leur mariage, la sexualité qui taraude ses camarades et le laisse perplexe. S’il était une femme, dit-il, il ne pourrait pas coucher avec un homme sans l’aimer. Un propos terriblement ironique lorsqu’on a compris que l’argent de poche que sa mère lui glisse provient de ses passes de l’après-midi.

Ce dialogue fait partie des éléments perturbateurs qui viennent petit à petit enrayer la mécanique vie de Jeanne. L’aspect cyclique perdure dans le montage, pourtant le tempo se décale, comme si l’automate était grippé. Le deuxième jour, les pommes de terre sont trop cuites, et c’est presque un drame pour cette femme qui ne tient que par le minutage de ses jours dont rien ne dépasse. Aussitôt, on anticipe la chute qui viendra, on perçoit des délais, des absences du personnage à soi-même, ou peut-être justement le début d’une présence. Le temps en trop qui survient, c’est ce qui permet le retour de la pensée et du doute. Or, de façon cartésienne, Jeanne doute donc elle est. La scène de la chambre, enfin, nous montre ce qui nous était caché depuis le début. Et Jeanne, elle aussi, semble soudain se voir, contempler son corps subissant, et la prise de conscience est insupportable.

À travers ce personnage, c’est toute la condition féminine de l’époque qui est remise en question. La femme au foyer, qui doit tenir son appartement, prévoir les menus (ce que la voisine confie peiner à accomplir), la mère qui doit veiller à nourrir et éduquer son fils en le préservant des égarements, l’objet sexuel qui se soumet au désir des hommes. Comme dans Saute ma ville, la libération ne peut advenir que par un acte radical.

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