« Narcisse était jaloux » dans son miroir d’illusions…

Lorsque Paul lui demande d’écrire un article pour présenter le travail de sa compagne peintre, Julia, Léo y voit surtout l’assouvissement d’une curiosité à l’égard de celle qui a séduit son ami…

Dans Un feu éteint, Fabrice Chillet s’interrogeait sur l’évolution des amitiés de jeunesse à travers des protagonistes masculins en pleine « crise de milieu de vie », avec évidemment le trouble jeté par les femmes objets de désir.

Il reste totalement dans le même esprit avec son nouveau roman Narcisse était jaloux. Paul et Léo sont amis d’enfance, l’un a permis à l’autre de fuir sa province et de trouver un emploi à Paris, ils partagent le goût des belles choses mais se réjouissent de ne pas convoiter les mêmes femmes, et leur relation semble nourrie, du moins du côté du narrateur, d’un mélange d’admiration et de jugement.

À l’approche de la quarantaine, les protagonistes prennent des chemins de vie sensiblement différents : alors que Léo se traîne sans ambition dans un emploi qui ne le passionne guère, mais lui a permis de rencontrer une jeune amante japonaise, Paul a réussi socialement et professionnellement et s’enflamme pour Julia, une artiste peintre qu’il trouve très talentueuse.

Léo aborde la rencontre avec cette femme par un prisme déjà sensiblement problématique, cherchant les défauts qu’il pourrait lui trouver en la comparant aux précédentes conquêtes de son ami, remarquant son manque d’efforts vestimentaires, se persuadant qu’elle forme avec Paul un couple mal assorti. Peu à peu, à mesure que grandit son admiration, qu’il pense avant tout spirituelle et esthétique, pour les petits tableaux inspirés d’objets quotidiens de la jeune femme, un renversement s’opère dans son jugement. C’est désormais Paul qui, à ses yeux, n’est pas digne de l’artiste dont il ne comprendrait pas la profondeur des œuvres. Narcissique, Léo l’est certainement, comme l’indique son goût pour les photos de ses reflets dans les miroirs mais aussi sa façon de penser, de vouloir toujours se mettre en avant et occuper une place à nulle autre pareille dans la vie des personnes qu’il côtoie.

On ne peut pas dire que l’auteur rende ses personnages sympathiques : les femmes ne sont saisies qu’à travers le regard des hommes, et même quand celui-ci paraît admiratif, on a toujours quelque part l’impression qu’elles sont objectifiées, ou limitées à des rôles (l’artiste, la compagne, l’amante) et pas considérées dans la pluralité et la richesse d’une âme humaine. Quant aux hommes, ils sont égocentriques, jaloux, incapables d’empathie, calculateurs, détachés. Nulle émotion pure ne vient secouer ces êtres de papier. Et pourtant, le style agaçant que l’auteur confère à son narrateur a quelque chose de prenant qui donne envie de savoir où ses travers vont le mener et s’il lui sera possible de s’en corriger. Le roman se lit d’autant plus vite qu’on aimerait qu’il soit quelque part puni de ses mauvaises pensées, et remis à sa place par Julia ou par les événements.

La dernière partie avec son expatriation est inattendue, malheureusement assez peu développée quand elle aurait pu faire l’objet d’une confrontation plus poussée de l’homme avec le reflet tendu par une société différente.

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