« Le goût des autres », mépris de classe

Castella doit prendre des cours d’anglais pour la négociation d’un contrat avec des clients étrangers. Il découvre que sa prof joue dans une troupe de théâtre et s’éprend d’elle, mais il manque de raffinement à ses yeux…

Leurs collaborations à l’écriture sont déjà nombreuses en 2000 quand le duo Jaoui-Bacri signe le scénario du Goût des autres, première réalisation d’Agnès Jaoui qui remporte 4 César en 2001 dont celui du meilleur film.

Sous ce titre un peu énigmatique, et des atours de comédie, c’est une vraie réflexion sociale qui se joue dans le long-métrage. Quand on pense en France au cinéma social, on a souvent en tête des œuvres engagées, qui mettent en lumière les combats des petits face aux puissants (par exemple chez Philippe Lioret, Robert Guédiguian ou Stéphane Brizé). Ici, on n’est pas dans la revendication, plutôt dans quelque chose de l’ordre des ego expérimentaux tels que Kundera appelle les personnages de fiction. Le scénario pose des personnages de milieux sociaux différents dans des situations qui vont les mettre en présence les uns des autres. Et là, que se passe-t-il ? On observe les réflexes de classe, les biais cognitifs, les préjugés à l’œuvre.

Et parfois, c’est drôle. Parce que le texte est excellent, et que les acteurs/trices l’incarnent avec brio, Jean-Pierre Bacri en tête en Jean-Jacques Castella, ce patron plus porté sur la réussite économique que sur la culture. Marié à une décoratrice d’intérieur au talent relatif (Christiane Millet), il se plaît à regarder les navets télévisuels tranquille, et râle quand il s’agit d’aller applaudir sa nièce au théâtre. Mais Bérénice agit comme une révélation. Artistique, certes, mais surtout sentimentale, le cinqua se trouvant fasciné par l’actrice principale (Anne Alvaro, effectivement grande comédienne de théâtre). Alors qu’il tente de se rapprocher d’elle, c’est le choc des cultures entre l’homme naïf qui ne perçoit pas les moqueries à son encontre et le cercle de lettrés ironiques.

C’est drôle aussi quand on suit le tandem composé par les employés de Castella : son garde du corps (Richard Berry), ancien flic reconverti par excès d’intégrité, et son chauffeur (Alain Chabat), candide et influençable. Au milieu de ces deux hommes aux tempéraments opposés s’infiltre Manie, la serveuse du bar où tout ce petit monde prend l’habitude de venir se restaurer. Agnès Jaoui rayonne dans ce rôle de femme libre, pour qui l’amour constitue un empêchement, qui la fait douter de l’application de ses convictions en l’attachant à quelqu’un qui ne les partage pas. Sa façon de remettre à sa place l’homme qui voudrait qu’elle reste à la maison s’occuper du ménage et des enfants est un régal.

Et puis on rit moins lorsque l’on prend conscience que « le goût des autres » existe. À la fois, que tout le monde n’a pas les mêmes goûts que son petit milieu, son petit entre-soi confortable où l’on se sentait à l’abri, avant la rencontre imprévue qui, d’abord, sert à se gausser et rassembler le groupe face à l’importun, puis en fragilise la cohérence à mesure que l’on s’interroge. Finalement, qu’y a-t-il de mal à mieux connaître Juanita Banana que Rigoletto ? Est-ce que cela empêche de ressentir une réelle émotion esthétique devant un tableau abstrait ? Mais aussi « le goût des autres », c’est celui de la rencontre, de la confrontation avec ce qui n’est pas soi. Aimer les gens, dans leur diversité et malgré ce qui nous oppose. Ces réflexions complexes se cristallisent dans des scènes fortes, par exemple lorsque Castella reçoit avec surprise la démission d’un employé qu’il jugeait hautain et qui s’est pourtant senti méprisé par lui. Chacun, de là où il est, avec son histoire, ses références, ses attitudes, peut se croire supérieur ou inférieur, et se sentir gêné par ce qui lui est étranger. Le goût des autres, oui, c’est bien cela, chercher à s’affranchir de cette gêne primitive face à ce qui diffère, pour tenter de faire advenir les rencontres les plus riches car les plus inattendues.

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