« Cuisine et dépendances », poker menteur

Martine et son mari invitent à dîner de vieux amis retrouvés par hasard : Charlotte a embelli et son époux est un écrivain et journaliste télé à succès. Les hôtes mettent les petits plats dans les grands alors que zonent Fred et Georges, les « parasites » du couple.

Movie Challenge 2021 : un film adapté d’une pièce de théâtre

Alors que le décès de Jean-Pierre Bacri nous plonge dans l’abattement, rendons-lui hommage en revenant sur quelques rôles marquants de sa carrière. Et d’abord sa première collaboration avec Agnès Jaoui. Leur écriture à quatre mains, auréolée de nombreux succès, naît pour le théâtre avec en 1991 la pièce Cuisine et dépendances. À la distribution, on retrouve le tandem entouré de Sam Karmann, Zabou Breitman et Jean-Pierre Darroussin.

L’adaptation de ce triomphe des planches sur grand écran reste très fidèle à l’œuvre de départ, les deux auteur/trice toujours à l’écriture et toute la troupe réapparaissant dans les mêmes rôles à l’écran. Pour autant on ne peut pas dire qu’il s’agisse de théâtre filmé, car le lieu diffère. Or le décor revêt une importance toute particulière car il contribue au concept : à part la scène d’ouverture, qui présente le couple Martine-Jacques dans un magasin, tout le métrage se déroule dans l’appartement du couple, le temps d’un dîner avec de vieux amis. Mais de cette soirée, ce qui nous sera montré à l’écran, c’est à peu près tout ce qu’on peut imaginer, sauf le repas en lui-même. L’appartement est donc crucial, car il permet de faire se rassembler les personnages dans la cuisine, ou dans une chambre par moments, d’en isoler un sur le balcon, de donner lieu à des entrevues dans un long couloir étroit, et même, de jeter un œil chez le voisin d’en face, comme un pied de nez soulignant bien qu’on ne veut surtout pas nous montrer ce qui se passe à la table.

Et pour cause : l’invité, accompagné de son épouse Charlotte (Agnès Jaoui), elle aussi amie de longue date de Jacques et Martine, est un homme important. Un journaliste et écrivain en pleine gloire, qui « passe à la télévision », comme les dialogues le mentionnent à plusieurs reprises, sans qu’on sache très bien ce qu’il y fait. Ne jamais s’appesantir sur le contenu de son travail est très symptomatique des personnages de Jacques et Martine, très sensibles à la réussite sociale et à ses marqueurs (l’argent, les tenues vestimentaires…), bien plus qu’à l’intériorité et aux qualités intrinsèques. Le tandem Sam Karmann et Zabou Breitman flirte avec le cliché mais malgré des interprétations très poussées, proches d’un jeu théâtral, la finesse du texte permet toujours de les ramener vers quelque chose de réaliste, qui les rend crédibles. Ce dîner est pour eux une occasion de briller et de se divertir en découvrant les coulisses de la vie de la célébrité qu’ils accueillent. Mais c’était sans compter sur les deux parasites de la maisonnée : Fred (Jean-Pierre Darroussin), le frère de Martine, joueur de poker invétéré qui a besoin de se refaire, et Georges, un ami venu squatter leur canapé après sa rupture. Un Bacri râleur certes, mais aussi dirigé par des valeurs morales, telles que le mépris pour l’apparence de la réussite, l’attachement aux sentiments vrais, une forme de romantisme sombre. On ne verra pas plus l’invité que Marilyn, la copine de Fred, objet de fantasmes pour les hommes. C’est que tous deux ne sont que des archétypes sur lesquels les autres projettent leurs désirs, leurs ambitions, leurs rancœurs.

Assez sobre, la mise en scène est pourtant astucieuse dans sa façon de suggérer sans montrer, de s’associer à ce texte « de coulisses » qui à travers les conversations de contre-soirée en cuisine vient dresser le portrait peu flatteur des mesquineries de chacun(e). La cuisine, c’est là où les vérités peuvent s’échanger en secret lorsqu’au salon les apparences parfois mensongères dominent. À la table, on tente de faire bonne figure même quand le sens des événements nous échappe, mais en cuisine, on peut ruminer sa colère, passer ses nerfs sur la bûche ou tenter de trouver une échappatoire. Brillant portrait d’un couple bourgeois englué dans sa médiocrité, attiré par les paillettes, constat amer sur l’évolution des amitiés de jeunesse à l’aune des critères sociaux de réussite, le film amuse pourtant par son côté satirique, quand bien même la caméra de Philippe Muyl garde un fond de tendresse pour les personnages qu’elle filme.

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