« Rebecca » 1940/2020, une femme forte ?

Une jeune femme, descendue à Monte-Carlo avec la riche Américaine dont elle est la dame de compagnie, s’éprend d’un veuf mystérieux qui propose de l’épouser pour l’emmener dans sa propriété, l’iconique Manderley…

Un an après Jamaica Inn, Alfred Hitchcock adapte à nouveau une œuvre de Daphné du Maurier, Rebecca, dont il dit (propos rapportés dans le livre Le Cinéma selon Hitchcock) « ce n’est pas un film d’Hitchcock », faisant référence à un manque d’humour à ses yeux.

Pourtant, contrairement à l’adaptation récente de Ben Wheatley, celle d’Hitchcock tend à conserver les touches de légèreté de l’œuvre de Daphné du Maurier. D’une part, les traits de certains personnages secondaires – l’insistance déplacée de Madame Van Hooper ou le caractère bonhomme de Giles –, d’autre part la maladresse de la protagoniste, qui se fait d’abord remarquer par sa capacité à renverser ou casser des objets.

À première vue, il y a chez le maître du polar anglais, dont cette adaptation est la première œuvre hollywoodienne, une atmosphère proche du roman. Certains éléments ont été modifiés pour faire tenir les 500 pages en 2 heures, ce qui n’empêche pourtant pas des longueurs. Mais globalement, l’essence y est. Le couple Joan Fontaine-Laurence Olivier se veut fidèle aux personnages du livre, à la fois relativement dans l’aspect (elle a un côté enfantin et sage dans sa mise, il a bien l’allure sortie d’un tableau de maître que sa jeune épouse lui trouve sous la plume de l’autrice) et dans le comportement. La mise en scène insiste grandement sur l’importance de Manderley, par sa façade imposante, ses pièces chargées et impressionnantes, son noir et blanc glacé qui laisse espérer à chaque instant le surgissement du fantôme de Rebecca. Mais de fantôme, point, que ce grand R brodé ou imprimé partout qui semble poursuivre l’héroïne. Sur la fin, le récit se distingue davantage de l’œuvre littéraire, créant une tension supplémentaire autour de la destinée du personnage principal, mais c’est aussi par ce choix que le film nous détache de son point de vue. Jusqu’ici, nous avions été à chaque instant avec elle, même si l’ensemble n’est pas en caméra subjective (certains plans seulement, marquants). En cela, Hitchcock reste conforme à l’esprit initial, suivre l’évolution de cette jeune femme coincée dans cette demeure inquiétante et ce monde qui ne semble pas vouloir d’elle. On aurait pourtant attendu du cinéaste un peu plus d’angoisse, des éléments fantastiques peut-être, un gothique marqué.

Quand Ben Wheatley s’attaque à Rebecca, il s’attèle à la tâche avec une vision extrêmement différente de son matériau. Là où Hitchcock met en images avec élégance cette histoire qu’il juge « assez vieux jeu, assez démodée », le réalisateur de Free Fire s’éloigne nettement des éléments du livre. Les fans du roman et de sa première adaptation n’y trouvent probablement pas leur compte : exit la maladroite jeune fille trop sage, place à une jeune femme charmante. L’écart d’âge entre les personnages est réduit, ce qui contribue également à amoindrir leur différence. Malgré l’infériorité de classe sociale qui lui interdit l’entrée dans le restaurant de l’hôtel sans sa patronne, un élément inventé mais qui permet de rappeler astucieusement que chacun(e) est censé garder son rang, cette héroïne est nettement moins timide et farouche que son avatar littéraire. Il faut dire que le scénario et la réalisation draguent clairement un public plus jeune et habitué aux productions du XXIe siècle. Hitchcock conserve le respect des convenances et la froideur du personnage masculin, or Wheatley profite de l’aura sexy du couple Lily James/Armie Hammer et instaure une relation sensuelle qui ajoute du piquant et rend plus palpable l’existence de sentiments. Le fantôme de Rebecca lui aussi prend davantage corps, incarné par une silhouette qui déambule dans le dédale de Manderley lors du bal costumé. Les couleurs et contrastes, les effets des scènes de cauchemar, tout contribue à rendre cette adaptation plus vivante et palpitante que la précédente. Pourtant, sur la durée, on en voudrait encore plus. Plus de fantastique, plus d’onirisme inquiétant, plus de cruauté de la part de Madame Danvers, tant la présence de Kristin Scott Thomas en méchante présageait une très grosse prestation. Celle-ci a tout de même un rôle considérable, augmenté par le choix de la scène de fin qui fait d’elle un personnage vraiment majeur, mais aussi par le développement de sa position vis-à-vis de l’histoire de Rebecca. C’est seulement à travers sa vision de la vie, des choix et de la fin de sa protégée qu’on entrevoit une autre lecture, plus terrible encore.

En nous liant au point de vue de la deuxième épouse, cette jeune femme innocente naïvement amoureuse d’un homme torturé, le roman et sa première adaptation nous privent d’entendre la voix de Rebecca, qui n’est plus là pour donner sa version des faits. Le retournement de l’image de la femme parfaite en succube, dont on ne sait jamais réellement quelles turpitudes elle a avouées à son époux lors de leur voyage de noces, réussit à présenter la possibilité du triomphe de Max et sa nouvelle épouse comme une fin heureuse réparant un tort. Mais Madame Danvers, à travers la diatribe proférée avec brio par Kristin Scott Thomas, nous présente une jeune femme forte, libre, déterminée, souhaitant s’amuser des plaisirs de la vie comme tant d’hommes le font (à l’image du cousin Favell), ce que son époux ne peut supporter. Lorsqu’elle a le choix de son destin, la deuxième épouse s’engage dans la voie de la femme prête à se battre jusqu’au bout pour son mari (allant jusqu’à subtiliser un dossier dans l’adaptation de Wheatley), et c’est ce personnage que le roman favorise. Rebecca, elle, avait choisi tout l’inverse. Aujourd’hui, on s’offusquerait de la réaction masculine à ses choix intimes. En modernisant l’œuvre initiale, on peut reprocher à Wheatley de manquer de subtilité, mais il a le mérite de nous dessiller sur les biais de l’œuvre dont il s’empare.

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