« Les souvenirs » : faut-il être médiocre pour devenir écrivain ?

Un jeune homme travaille comme veilleur de nuit dans un hôtel en attendant l’inspiration pour écrire un roman. Après le décès de son grand-père, sa grand-mère est mise en EHPAD et il tente de l’aider à garder le moral…

C’est un titre d’article volontairement provocateur pour un roman qui ne cherchait sans doute pas à l’être. En effet, sur le fond, on ne sait pas très bien ce qu’a voulu faire David Foenkinos avec ce livre. Quelque part entre son grand succès La délicatesse, qui portait bien son titre dans le fond comme dans la forme, et Je vais mieux qui retrouvait l’humour doux-amer de ses premiers textes, avant le tournant Charlotte (et c’est intéressant de remarquer que Charlotte Salomon est déjà évoquée dans l’un des intermèdes « souvenirs » de ce livre), il y a eu ce roman, qui se présente comme l’autobiographie de son narrateur, un jeune homme qui se rêve écrivain.

Au départ, on croirait (et la bande-annonce de l’adaptation au cinéma le laissait aussi penser) qu’il s’agit d’une histoire de famille, de passage du temps et des générations. Un grand-père disparu, figure marquante de l’enfance d’un petit garçon rêveur, et une grand-mère qui commence à doucement s’éteindre depuis que ses trois fils ont décidé contre son gré de la placer en EHPAD. Les thématiques sont connues, toujours très actuelles, mais pas follement originales. La particularité du livre, c’est, comme dans La délicatesse, d’utiliser des chapitres courts enchâssés pour égrener les « souvenirs » qui donnent son titre au livre. Chaque personnage évoqué dans l’histoire ou presque sera l’auteur d’un souvenir, texte bref à mi-chemin entre le sourire et la nostalgie, dans une humeur où l’on reconnaît bien le Foenkinos habituel.

Mais l’intrigue principale, ainsi entrecoupée, se perd un peu. De la thématique de l’effacement d’une génération et des souvenirs qu’elle laisse, on passe à l’histoire des parents qui se séparent à leur entrée dans la retraite, et on ne peut pas dire que cet âge soit particulièrement mal traité, mais sans grande profondeur non plus. De là, on en arrivera à la génération du narrateur lui-même et à sa vie sentimentale, d’une façon somme toute très classique. Le temps passe, les années défilent et rien ne nous accroche vraiment dans cette vie qui n’est pas la nôtre mais qui a forcément de quoi y ressembler à force de banalité.

Le vrai souci du livre, c’est très certainement son positionnement vis-à-vis de ses personnages féminins. Tout est considéré du seul point de vue interne du narrateur, ce jeune homme qui se veut romanesque « dans ses attitudes » et qui l’est effectivement en ce qu’il considère les femmes comme des personnages et non comme des personnes réelles. Incapable de saisir leurs sentiments ou même d’essayer de se mettre à leur place un instant, il lui faut les conseils du caissier d’une station-service pour ne pas adopter le comportement d’un stalker toxique. Sa conception de la naissance du sentiment amoureux a de quoi surprendre : entre deux extases physiques – car sa compagne n’est jamais décrite que comme douce, lisse, innocente, tous adjectifs lénifiants se rapportant autant à une enfant qu’à une femme adulte dont on pourrait attendre quelques marques de vécu plus qu’une idéalité évanescente et fantasmatique – il se surprend à la trouver… médiocre. On rappellera que dans Trancher, Amélie Cordonnier rangeait avec justesse cet adjectif parmi les preuves d’une violence conjugale psychologique. Ici, certes, l’homme ne le dit pas, mais il le pense. Plus tard, c’est sa femme qui le jugera ainsi, et il s’en fera presque une fierté, comme si ce verdict le confortait dans ses premiers doutes et le dispensait de faire de son mieux.

Jamais attachants à l’exception de la grand-mère, les personnages du roman ne sont que des faire-valoir qui permettent au narrateur, après avoir méprisé la réalité de leurs sentiments du haut de son arrogance planquée derrière un apparent manque de confiance, de s’arroger le titre d’écrivain. S’il faut être ainsi pour écrire, voilà qui devrait dissuader du monde.

2 commentaires sur “« Les souvenirs » : faut-il être médiocre pour devenir écrivain ?

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  1. Le voilà habillé pour l’hiver en tout cas 😂
    Je n’ai pas lu ce livre, je ne suis pas très fan de littérature blanche parisienne… j’ai souvent du mal à m’y retrouver.

    1. Normalement c’est ma zone de confort littéraire, et j’aimais vraiment ses premiers livres mais alors là c’est vraiment pas pour moi. Il y a des choses qui sont assez épidermiques, clairement traiter la personne qu’on dit aimer de « médiocre » et que ce soit considéré plus ou moins comme normal c’est quelque chose que je ne peux pas avaler.

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