« À bout de course » : mon nom est musique

Danny vit en cavale depuis ses deux ans, entraîné avec son frère dans les conséquences d’une action militante qui a mal tourné et pourrait mener ses parents en prison. Il doit sans cesse changer de ville et d’identité, ne pouvant se lier à personne… 

Après avoir bouclé la boucle, de 12 hommes en colère à un autre film de procès, Le Verdict, il restait comme un goût de trop peu, l’impossibilité de s’en tenir à 1982 alors que Sidney Lumet a encore tourné pendant plus de vingt ans. Le bonus, la cerise sur le gâteau, ce fut À bout de course, comme souvent chez Lumet inspiré par une matière première préexistante. Ici, la source du scénario de Naomi Foner (qui lui valut un Golden Globe) c’est l’histoire de Bernardine Dorhn et Bill Ayers, un couple de militants de gauche radicale. Comme eux, Arthur et Annie Pope vivent depuis une quinzaine d’années dans la clandestinité. Les détails de l’opération ne seront jamais vraiment donnés, on saura seulement qu’il s’agissait de détruire un bâtiment stockant du napalm en protestation contre la guerre du Viêt-Nam, et qu’une personne fut gravement blessé.

Mais ces éléments politiques ne constituent qu’une toile de fond au film, dont le véritable protagoniste est Danny, le fils aîné du couple, un ado qui subit les répercussions des choix que ses parents ont fait, à peine plus vieux que lui, le condamnant à une vie d’errance, de déménagements nombreux et imprévisibles, de solitude et de secret. River Phoenix incarne avec une grâce et une énergie folles ce personnage à l’orée de l’âge adulte, dans un coming of age rendu original par son contexte particulier. Il y a dans ses déplacements de farfadet sautillant, dans sa sensibilité au piano, dans sa lutte contre les émotions intenses du premier amour et jusque dans l’intonation de son « I needed you to know » un caractère à la fois secret et lumineux qui a traversé le temps et la pellicule jusqu’à infuser en d’autres personnages comme l’Elio de Call Me By Your Name. On ne peut que s’attacher à ce jeune homme dévoué à sa famille, plein d’amour et de compréhension envers ses parents mais qui, à travers ses premiers émois amoureux et l’intervention d’un professeur qui trouve dommage de ne pas faire fructifier son talent de pianiste, entrevoit la possibilité d’un futur à lui, qui impliquerait de cesser de courir et de se cacher.

L’écriture des personnages est d’une justesse et d’une bienveillance infinies, et les prestations des acteurs/trices envoûtantes de finesse et de sincérité. Christine Lahti et Judd Hirsch composent un couple crédible et touchant, qui interroge les notions de militantisme et d’engagement. Jusqu’où peut-on aller pour la cause que l’on défend ? Faut-il tout y sacrifier ? Et pourtant, dans la vie précaire qu’elle mène, la famille Pope connaît des moments d’une joie cristalline, à l’image de la scène de l’anniversaire, à laquelle la charmante Lorna (Martha Plimpton) vient apporter un regard fasciné et conquis qui reflète celui des spectateurs/trices.

C’est l’un des moins démonstratifs des films du réalisateur en termes techniques : tout est si fluide et si dédié à transmettre l’émotion qu’on en oublie les procédés et les choix qui tiennent cette esthétique si sobre en apparence. C’est aussi sans doute celui où la bande-son tient le plus grand rôle, associant les morceaux joyeux qui permettent aux personnages de danser et d’oublier quelques instants le danger et les partitions classiques dans lesquelles Danny jette son âme, comme si, au piano, il pouvait se débarrasser des masques et des angoisses collées à ses multiples identités pour être enfin pleinement lui-même dans les notes qui bouleversent celles et ceux qui les entendent. Et nous aussi, bouleversé(e)s, nous le sommes devant ce film émotionnellement puissant, où les différentes formes d’amour façonnent un cœur pur en dépit des obstacles.

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