« It must be heaven », l’observateur silencieux

Elia Suleiman observe le quotidien de son pays, la Palestine, jusqu’au jour où il décide de partir vivre à Paris, en quête d’un producteur pour son scénario…

Au premier abord, nous sommes face à une œuvre à l’humour absurde, qui dépeint le quotidien d’un personnage qui se caractérise par son absence totale de répliques. Elia Suleiman n’est là que pour observer, nombreux sont d’ailleurs les plans sur son visage au regard expressif, tantôt surpris, tantôt mélancolique, le plus souvent semblant ne pas vraiment comprendre les scènes auxquelles il assiste. On assiste à quelques gimmicks, comme le voisin qui vient s’occuper de ses citronniers et en récolter les fruits aussi bien que s’il s’agissait de ses propres arbres, ou celui qui cherche une oreille pour écouter ses histoires. Tout cela peut laisser dubitatif/ve jusqu’à ce que le film nous emmène à Paris. Car forcément, en terrain connu, le regard porté par Elia Suleiman sur le quotidien prend toutes ses résonances, et est beaucoup plus drôle.

Paris, c’est donc la ville de la mode et des femmes belles, libres, élégantes, comme en témoigne la scène d’arrivée dans la capitale française, au son de « I put a spell on you ». C’est aussi une ville multiculturelle, en pleine préparation de sa fête nationale, d’où les apparitions de la police (à cheval ou en gyroroue) et de l’armée (en chars). À cette image assez « propre » de la ville s’associe la prise de conscience d’un versant plus sombre  que les parades et les jolies tenues : les Français sont des alcooliques qui entassent leurs bouteilles vides au pied des poubelles dans les rues et de très nombreux sans-abris n’ont que la soupe populaire comme moyen de subsistance. Des bobos du Luxembourg qui se battraient pour une chaise au soleil (l’une des séquences les plus désopilantes) au mendiant qui s’improvise musicien de rue en massacrant les morceaux, on se reconnaît dans le portrait amusé qui se dessine, au gré de poétiques champ/contre-champ qui permettent au cinéaste de déplacer son protagoniste, sautant d’un lieu à l’autre comme son moineau de compagnie (dont l’envol donne lieu à la plus jolie transition du film).

Après le refus d’un producteur, qui laisse évidemment notre héros sans voix, le voici qui tente sa chance à New York, faisant basculer le film dans un univers plus déroutant, teinté de fantastique avec la présence d’une figure d’ange coursée par la police (décidément, les uniformes sont partout). La photo s’assombrit, flirtant avec le cinéma de genre. Il faut dire qu’esthétiquement et techniquement, It must be heaven est d’une grande tenue, avec un sens de la symétrie des plans que ne renierait pas Bong Joon-Ho, une composition et un cadrage très soignés, un montage astucieux. Sur le fond, on perçoit l’idée qu’il faut se confronter à l’image que sa nationalité renvoie à l’étranger (la conversation avec le chauffeur de taxi étatsunien) pour pleinement se sentir ressortissant de son pays, après avoir goûté à l’extranéité. Jolie fable quasi silencieuse, It must be heaven s’inscrit dans une longue tradition, celle des Lettres persanes ou de L’Ingénu, où l’altérité du regard permet de mieux cerner sa propre identité, par un jeu de miroir qui affecte à la fois le personnage et les spectateurs/trices.

Un commentaire sur “« It must be heaven », l’observateur silencieux

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :