« Saturne » : « mal comme de disparaître des hommes »

Harry était destiné à devenir médecin dans la clinique familiale mais il a choisi d’abandonner ses études pour Ève, enfant perdue. Des années plus tard, sa fille écrit le roman de ce père qu’elle a à peine connu…

Autrice du deuil et de la mélancolie, à travers ses œuvres de fiction et ses essais (elle est également psychologue et psychanalyste), Sarah Chiche synthétise avec Saturne ses thématiques de prédilection.

Vraisemblablement autobiographique, sans que le roman n’insiste trop clairement sur l’identité de sa narratrice, Saturne, dont les acceptions du titre se dévoilent dans les dernières pages, est un récit familial sur trois générations. Un sujet classique, avec son lot de secrets, d’amours et de haines parfois mêlées, de ruptures et de conséquences sur les générations suivantes, de mères folles qui rappellent les figures qui hantent déjà les œuvres de Delphine de Vigan (Rien ne s’oppose à la nuit) ou Isabelle Carré (Les Rêveurs).

Dans le fond, cette famille n’est pas si originale, malgré sa richesse et son passé algérien (le grand-père recrée en France la clinique privée qui lui a valu succès social et financier en Algérie). Tel Caïn et Abel, les deux fils que tout oppose, l’un chouchou de sa mère et l’autre de son père, l’un résolu à succéder à son géniteur, l’autre fuyant le lourd héritage dans le jeu et la compagnie des femmes, créent le spectre au milieu duquel la fille d’Harry cherchera en vain sa place après le décès de son père, mort de maladie alors qu’elle n’avait pas deux ans.

Ce qui rend le récit particulier, c’est la façon de raconter. Éclatée comme au cinéma entre flashbacks et flashforwards, l’intrigue navigue au gré des souvenirs et des humeurs de la narratrice, entre l’identification à son père, la fascination pour l’amour à toute épreuve du couple parental, les sentiments mêlés à l’égard de sa grand-mère et de son oncle. Comme elle l’explique à la fin du récit, ce n’est pas tant que ce qu’elle ait vécu soit si extraordinaire, c’est sa façon de le ressentir, dans un deuil inaccompli et perpétuel, et sa façon de l’écrire, qui font de Saturne un des romans puissants de cette rentrée littéraire.

Il y a plusieurs récits dans ce livre, l’histoire du petit garçon fasciné par les étoiles, portrait tendre d’une fille adulte qui imagine son papa enfant, dans un renversement qui la rend presque maternel dans ses termes et confère au récit une douceur qui se mue en passion quasi adolescente lorsqu’il s’agit de revivre les débuts du couple Harry-Ève, enfiévré et ardent. La partie la plus marquante, celle qui remue et trouble, c’est la fin, lorsque la narratrice cesse de se mettre dans la peau des autres pour enfin pleinement habiter la sienne, après quelques indices disséminés entre les lignes, et faire face crûment au souvenir de la violente dépression qui l’a saisie après le décès de sa grand-mère et l’a entraînée jusqu’au seuil de la mort. Une évocation terrible et terrifiante, mais qui pourrait aussi faire ressentir aux personnes concernées qu’elles ne sont pas seules et que la guérison peut survenir, ou tout du moins le retour du goût de la vie, même si le deuil ne s’achève jamais totalement.

Un commentaire sur “« Saturne » : « mal comme de disparaître des hommes »

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :