Entretien avec Nicolas Maury autour du film Garçon chiffon

J’ai pu rencontrer Nicolas Maury à l’occasion du Festival du Film Francophone d’Angoulême 2020 où il présentait en compétition son premier long-métrage Garçon chiffon.

  • Comment s’est fait ce passage à la réalisation ?

« J’ai filmé ce que je rêvais secrètement que les acteurs me donnent »

N.M. : « C’est beaucoup de travail, de préparation, ça ne se fait pas du jour au lendemain. Il faut d’abord écrire un texte, le faire financer, la route est très longue. Une fois que tout s’organise, on prépare le film, ça dure des mois, puis on tourne. La préparation a été très difficile parce que je découvrais tout, et bizarrement au premier jour de tournage, au premier clap, une évidence. Mon élément absolu, mon rapport à la caméra, au cadre, à la lumière… J’ai filmé ce que je rêvais secrètement que les acteurs me donnent. J’ai eu tout ça dans un état de grâce, mais d’intense travail. »

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  • Comment avez-vous choisi vos partenaires à l’écran ?

N.M. : « Pour certains rôles, j’ai fait des essais, comme pour les rôles masculins. Nathalie Baye, c’était une rencontre. J’ai désiré que ce soit elle, donc j’ai attendu qu’elle lise, ses retours. Quand je choisi un acteur, j’ai vraiment besoin d’épouser quelque chose de lui, de valider quelque chose humainement de lui. Tous les rôles ce sont des gens que j’admire. Je ne peux pas filmer quelqu’un que je ne désire pas donc tous ceux qui sont devant ma caméra sont grandement désirés. »

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  • Et le choix du chien ? Il est bien dressé.

N.M. : « Pour le chien ça a été très long. Il n’est pas dressé parce qu’on ne peut pas dresser un chien en dessous de trois mois, et j’avais demandé un chiot de deux mois pour justement ne pas faire chien de cirque. Donc j’ai trouvé ce bébé husky et j’ai vécu avec lui. Ce qu’on voit dans le film c’est le résultat de mon rapport avec lui, et je voulais que ce soit ça. Il m’a beaucoup manqué après parce que j’ai dû le rendre, ça a été très dur. Mais il a déposé cette vie de chiot dans mon film. Il fallait que ce soit un vrai personnage car c’est quelqu’un d’important dans la vie de Jérémie. C’est une passerelle aussi pour lui, une porte de sortie. »

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  • C’est aussi celui qui peut lui offrir un amour inconditionnel dont il rêve…

N.M. : « Exactement. Un amour concentré en tout cas. En même temps, c’est lui donner la responsabilité d’être père. Ça peut paraître bizarre mais quand sa mère lui offre, elle veut qu’il compte pour quelqu’un, qu’il arrête de ne penser qu’à lui. Comme les idées que peuvent avoir les mères, c’est à la fois génial et un peu maladroit. »

  • Et d’où vient le choix de l’œuvre que Jérémie répète, L’éveil du printemps?

N.M. : « J’ai moi-même joué le personnage de Moritz dans L’éveil du printemps à la Colline en 2009. C’était un rôle très marquant pour moi et ça allait parfaitement au scénario. C’est un personnage de 13-14 ans qui va se suicider. C’est toute la mélancolie allemande, et Jérémie est à même de jouer ces zones-là. Je trouvais intéressant que ce rôle soit son fil d’Ariane. C’est ça aussi le métier d’acteur : parfois en jouant un rôle on apprend des choses de la vie et de nous-mêmes. J’ai voulu donner ça à voir aux spectateurs, qu’en incarnant on pouvait s’approcher de la vérité, d’une vérité plus large. »

  • Et finalement c’est en jouant un personnage qui se suicide que quelque part il commence à reprendre goût à la vie.

N.M. : « Oui, c’est très juste. En jouant le suicide, il s’en écarte, parce qu’il voit ce que c’est. Son père s’est suicidé donc il y a toute une trajectoire. Et puis on pourrait considérer que la jalousie est un suicide de l’amour. Mais tout à coup il est temps de passer à autre chose et d’aller vers la construction plutôt que la destruction. »

  • Pouvez-vous me parler de la scène avec les religieuses, qui est une parenthèse un peu mystique et drôle ?

« Je rêverais de faire un film de religieuses »

N.M. : « Une fois j’ai fait un rêve très clair, c’était pendant les dernières élections. J’ai rêvé que j’allais me promener dans un bois, que je me déshabillais, et que plein de bonnes sœurs arrivaient et je disais « oh une apparition » et elles répondaient « non nous allons voter ». Je me suis dit « c’est drôle cette scène ! », elle m’est restée et j’ai trouvé ça assez beau qu’il y ait un thème mystique dans le film, comme une crise de foi, et que ce soit matérialisé par des sœurs, qu’il appelle « mes mères », et que tout soit troublé. Je suis très fasciné par les femmes entre elles, j’ai été élevé par beaucoup de femmes. Je rêverais de faire un film de religieuses, finalement. Puis j’adore le costume, j’adore le mystère aussi derrière ces femmes qui se dévouent à un seul Homme. Je trouvais que c’était assez juste par rapport au propos du film. »

  • Et comment on trouve le juste équilibre entre faire rire avec le personnage (jamais contre lui) et émouvoir, parfois dans le même instant ?

N.M. : « Ah, c’est la chimie Maury ! J’essaie de la créer, je la convoque, je la souhaite et je la fabrique devant la caméra. C’est une chose qui me ressemble, ces zones qui peuvent paraître contradictoires mais qui donnent pour moi la vibration de la vie. Ne plus savoir si on a envie de rire ou de pleurer… ces climats d’incertitude m’intéressent beaucoup, quand on ne sait plus comment ressentir la vie, si c’est un drame ou une comédie. Souvent si on est honnête on ne sait pas trop. C’est une chose qui faisait peur parfois, Nathalie me disait « mais là est-ce qu’elle n’est pas trop triste ? ». Mais ce n’est pas mon problème. S’il passe un nuage, ne l’évacuons pas, restons dans ce nuage. En fait je ne cherche ni à faire rire ni à faire pleurer, je cherche vraiment à enlever tout filtre, tout masque. Parfois je pousse un peu le curseur sur des moments de burlesque dans le corps, mais c’est toujours fait avec, j’espère, la plus grande sincérité. »

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  • Et d’où est venue l’idée de cette scène chantée à la fin ?

Reformuler sa vie en chanson

N.M. : « C’est difficile de répondre à « pourquoi ». C’était présent dès l’écriture, j’ai trouvé ça beau tout à coup qu’avec ce frémissement d’une nouvelle histoire, qui n’est ni amoureuse, ni fraternelle, on est en 2020 donc ça peut être autre chose, on amène le film sur un autre plateau de connaissance. Je trouvais ça poétique que tout à coup il se mette à chanter et que le personnage de Kévin ne s’en offusque pas. C’est comme si Jérémie rejoignait son propre petit opéra. Est-il dans le rêve, est-il dans le réel ? J’aime bien me dire que c’est la réalité, qu’au lieu de parler il chante. Vous savez, on dit de la country ou du fado, que c’est la musique du pays, des racines. Là il parle du Limousin, une chanson c’est aussi du sens et je trouvais ça beau de finir par une country. Jérémie peut enfin chanter sa vie plutôt que de pleurer sa vie. Il va la reformuler en chanson. »

  • C’est comme dans les comédies musicales, il chante et ça paraît normal, c’est presque comme si la dernière scène était le début d’une comédie musicale…

N.M. : « C’est un peu ça que j’ai voulu. Un peu comme une ouverture en fanfare mais c’est déjà la fin, il faut les laisser ces deux-là. C’est presque de la pudeur aussi, de laisser les personnages vivre leur ritournelle. Eux trois dans le cadre, et là le générique arrive et il y aurait pu avoir écrit « à suivre », ça ouvre autre chose. »

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  • Est-ce que vous avez un prochain film en cours d’écriture ?

N.M. : « Oui je suis en cours d’écriture, mais je pense que celui-ci ne sera pas mon deuxième long-métrage car il est très particulier. J’ai envie de poursuivre le fait de jouer dans mes films, de déployer encore cette situation. Pour le troisième je ferai peut-être un virage. En tout cas j’ai ça dans le sang maintenant. »

Merci à Nicolas Maury pour sa gentillesse et sa patience.

3 commentaires sur “Entretien avec Nicolas Maury autour du film Garçon chiffon

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    1. Pauvre Nicolas, son film est resté 48h à l’affiche, ça me fait tant de peine pour lui. Mais il ressortira en salles à la réouverture c’est certain !

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