« Personne ne sort les fusils » : merci France Télécom, d’avoir rendu liquides les hommes

Après avoir assisté au procès France Télécom suite au harcèlement des salariés par l’équipe dirigeante (ayant conduit à plusieurs suicides), Sandra Lucbert analyse le langage de l’entreprise, qui est aussi celui de toute la société capitaliste…

Ce petit livre n’est pas un roman, plutôt un récit, presque un essai. C’est une forme littéraire hybride, que nous propose Sandra Lucbert, pour témoigner du procès France Télécom, auquel elle a assisté, et essayer de comprendre ce qui s’est – ou non – joué.

Tout commence par une comparaison qui pourrait paraître audacieuse mais qui a pourtant été évoquée au moment du procès, entre celui-ci, en 2019, et celui des Nazis à Nuremberg. Le point commun, c’est sans doute l’inquiétude des observateurs/trices constatant que le souvenir des cruautés exercées ne produisait aucune émotion sur les accusé(e)s. Pire, ils et elle ne voyaient pas le problème, parce qu’après tout, leurs actions n’ont consisté qu’à faire leur travail.

Il y a l’apparence du procès, déjà sordide : pendant que les accusé(e)s s’ennuient sur leurs chaises rembourrées, sachant bien que le risque encouru est moindre (un an de prison qui ne sera pas effectif pour cause de casier vierge, une amende inférieure à un mois de leur copieux salaire), les témoins défilent à la barre, narrant tant bien que mal un calvaire qui a laissé des séquelles psychologiques et physiques. Cela, Sandra Lucbert ne nous l’épargne pas, et le décrit avec des mots acides et une précision de chirurgienne.

Et puis il y a ce qui se dit, et comment cela est dit. Au cours du procès sont prononcés d’étranges acronymes, TOP, NExT, des bribes de jargon, le flow, le « faire grandir ». Cette forme d’expression, qui ne ressemble plus tellement à la langue de Molière du commun des mortels, elle n’est jamais remise en question par le tribunal. Car le tribunal appartient à notre même société capitaliste occidentale qui a admis cette forme de langage en même temps qu’une forme de pensée qui fait du modèle capitaliste mondialisé le seul envisagé, dans une foi quasi-religieuse (et de métaphores religieuses l’autrice ne se prive pas).

Ce n’est certainement pas une lecture facile ni plaisante que ce petit texte, parfois redondant, parfois obscur, qui utilise le langage qu’il entend dénoncer pour le tordre, le pétrir, le confronter à d’autres aussi, en particulier au style de Rabelais, que l’autrice pastiche à merveille, mais aussi à d’autres références plus évidentes sur le fond comme Kafka ou Melville. C’est un texte engagé, qui a le mérite de ne pas vouloir se satisfaire de la couverture médiatique du procès, ni même de son aspect juridique, mais qui veut pénétrer la structure du problème, remonter à la racine, avant Didier Lombard qui trouve que les suicidés ont « gâché la fête », avant même Thierry Breton et Michel Bon, au moment où une loi de Bérégovoy fit entrer les dettes des États en bourse, faisant basculer le monde dans le « liquide », celui où l’argent doit n’être qu’un flux, une litanie de transactions permanentes au service des entreprises et de leurs actionnaires et patrons, alors qu’un salaire leur semble si contraignant à verser, si « collant ». Le monde que dépeint Sandra Lucbert est tortueux et atroce, mais même si la lecture est parfois ardue, la démonstration a quelque chose de fascinant, comme de regarder le mal en face, et en cela, la comparaison avec le procès de Nuremberg n’est pas usurpée.

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