Avant de nous dire « Adieu les cons »

Gravement malade, Suze Trapet a peu de temps pour retrouver l’enfant qu’elle a dû abandonner sous X à 15 ans. Alors qu’elle se renseigne dans les services administratifs du ministère, un homme tente de mettre fin à ses jours, mais manque son coup de manière théâtrale…

Chaque année, il y en a un. Un « film de l’année », celui qui bouleverse intimement dès les premiers instants, au point qu’on sache aussitôt que « c’est lui ». En 2020, avec les reports de sorties, il aurait aussi bien pu ne pas exister, laissant les tops de fin d’année mi-figue mi-raisin.

Heureusement, Albert Dupontel est là pour nous offrir ce diamant. Jusqu’alors, le cinéaste s’est souvent mis en scène dans le premier rôle, celui d’un type plus ou moins faussement méchant, même si avec 9 mois ferme il laissait déjà une belle place à Sandrine Kiberlain. Mais il y a dans Adieu les cons un élément qui change tout, qui oblige l’acteur à ne pas accaparer l’écran, qui apporte une émotion si intense qu’à chaque réplique les larmes en montent aux yeux. C’est Virginie Efira, qui vêtue de rouge irradie d’une lumière chaude et fêlée en Suze Trapet, un petit nom charmant pour une femme que la vie n’a pas épargnée et que, bientôt, la mort n’épargnera pas non plus. En regardant les radios de ses poumons, Suze trouve à la maladie l’aspect floral d’un « bouquet de soucis ». Cette grâce, cette poésie du désespoir, cette innocence face à l’adversité qui s’annonce, cette incarnation si vivante de dialogues écrits avec tant de finesse, c’est la quintessence de l’émotion cinématographique, qui foudroie l’air de rien.

Dès cette scène d’ouverture, tout y était, les personnages perpétuellement sur le fil entre la comédie et la tragédie, entre la vie et la mort, l’amour et le désespoir. Rire et pleurer dans la même scène, au gré d’un regard entre les protagonistes ou d’une chute (Dupontel a toujours ce goût prononcé pour ce qui se casse la gueule, au propre comme au figuré), c’est ce qui attend les spectateurs/trices devant ce film qui, certes placé dans un décor plus quotidien et banal qu’Au revoir là-haut, en a gardé le sens du panache. On tombe, mais on se relève, à l’instar de M. Blin (Nicolas Marié). N’est-ce pas un peu problématique, qu’une très grande part du comique soit amenée par un personnage atteint de cécité ? On a beau se dire qu’on ne se moque pas des handicapés, – de même qu’on ne les met pas en prison –, la bonne volonté parfois maladroite et envahissante du personnage est assez irrésistible et finit toujours par provoquer le rire, mais aussi la sympathie, voire l’admiration. Car à travers son arc narratif, Dupontel se paye le plaisir d’un réquisitoire plus clair que jamais contre la police, les administrations, et pourquoi pas l’État.

Monté comme un film d’aventures, de rencontres en rebondissements, une vraie chasse au trésor, dont le prix est le fils de Suze, Adieu les cons n’en est pas moins une critique acerbe d’un système qui enferme les gens chacun dans leur box, leur « cube », leur bureau, leur ascenseur, les réduit à des pions dont personne ne retient le nom, des numéros de dossier, des quotas invisibilisés, les prend et les jette avec toute l’hypocrisie incarnée par le personnage de Philippe Uchan. Les cons, c’est cette société qui a oublié d’être tendre, même rien qu’humaine, face à une femme que son travail a tué à petit feu, une ado à qui on a refusé le droit de choisir sa vie et celle de son bébé, un travailleur acharné qu’on jette sous l’effet du jeunisme, en dépit de son investissement et de ses capacités…

Film d’amour et de révolte, d’énergie du désespoir, Adieu les cons brûle et ravage nos cœurs habitués à se contenter de cette société et de la petite place qu’elle nous laisse pour tenter d’exister. À la sortie de la séance, trois ados bouleversés s’extasiaient sur l’excellence du cinéma français. Écoutez-les. Ne faites pas partie des cons.

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