Entretien avec Nicole Riegel et Jessica Barden autour du film Holler, en compétition au festival de Deauville

J’ai eu la chance de pouvoir découvrir Holler avant ses projections à Deauville et de m’entretenir en visio avec sa réalisatrice Nicole Riegel et son actrice principale Jessica Barden.

  • Pourriez-vous expliquer pour le public français le sens du titre Holler, et comment vous l’avez choisi ?

N.R. : « Le titre a deux significations. D’une part c’est une route secondaire, c’est un terme d’argot populaire dans la région où on a filmé, et la deuxième raison, à un niveau plus métaphorique, c’est comme un cri de guerre pour Ruth [note de traduction : holler signifie « hurlement »]. »

  • Comment avez-vous choisi vos acteurs/trices, et en particulier Jessica ?

N.R. : « Jessica a été la première personne impliquée, et il a fallu cinq ans pour faire le film. Son agent m’a appelée, et je n’avais pas encore vu The End of the f***ing world. Je l’ai rencontrée, et elle était assez critique, elle voulait que je modifie le personnage pour elle, et ça m’a donné envie de donner forme à Ruth autour d’elle. Elle a été la première à auditionner, et pour moi elle avait le rôle, mais après j’ai dû auditionner environ 200 autres filles, en sachant très bien que j’allais choisir Jessica. Elle m’a envoyé un film intitulé Ellen – un téléfilm – et c’est resté une de mes performances préférées. Elle est incroyable dedans. Quand j’ai vu ce film, j’ai arrêté les auditions. »

holler

  • Et le reste du casting ?

N.R. : « J’ai trouvé Gus Halper, qui joue le frère de Ruth, à New York. Quand j’ai auditionné les acteurs pour ce rôle, je leur ai juste demandé s’ils avaient déjà eu l’impression d’être des losers, parce que pour moi Blaze se sent vraiment nul, sans capacités, donc je ne voulais pas d’un type plein de confiance en lui pour ce rôle. Quand j’ai vu Gus, il a fait une blague du genre « oh j’ai toujours l’impression d’être ce type de gars, je crois », alors je lui ai fait passer une scène et il a eu le rôle.

Pour Austin Amelio, je n’avais pas vu The Walking Dead et je n’y tenais pas. On m’a envoyé une vidéo Youtube d’Austin, parlant de son quotidien de skateur pro (c’était son métier avant), et il était vraiment Hark. Du coup je l’ai casté directement à partir de cette vidéo.

Tous les autres viennent de la région où on a tourné, de Jackson (Ohio), des usines et des casses. »

  • Ce ne sont pas des acteurs/trices professionnel(le)s ?

N.R. : « Non, mais maintenant oui ! J’avais des directeurs/trices de casting spécialisé(e)s dans les castings sauvages, dans la rue. Ils se sont promenés dans la ville quelques semaines avant le tournage, et ils ont repéré des gens, me les ont amenés et on a passé du temps ensemble. Ça a modifié les personnages et le script. Plutôt que de leur faire apprendre et jouer un rôle, il s’agissait de le construire autour de chacun(e). Comme ça ils/elles avaient juste à être eux/elles-mêmes. Et je pense que c’était aussi une manière intéressante de travailler pour Jessica, qui elle a beaucoup d’expérience, de composer avec des personnes qui n’ont jamais été devant la caméra. »

  • Justement Jessica, qu’est-ce qui vous attirait dans ce personnage, et comment s’est passé le tournage ?

« Travailler avec les gens du coin, j’ai adoré ça »

J.B. : « La principale raison pour laquelle je voulais jouer Ruth, c’est que je savais que ce tournage serait une expérience. Rien qu’à la lecture du scénario, je me suis dit « waow, ça va être totalement différent de ce que j’ai fait jusqu’ici ». Et quand j’ai rencontré Nicole, elle m’a dit que le film allait me mettre au défi comme jamais, qu’il allait falloir beaucoup travailler, donc je savais que ça serait un challenge. Mais travailler avec les gens du coin, qui sont devenu(e)s acteurs/trices, j’ai adoré ça. Si je suis vraiment honnête, je dirai même que ça a rendu mon travail plus facile. Ces personnes avaient une énergie complètement naturelle, et je savais que c’était ce que Nicole voulait obtenir à l’écran. Beaucoup de scènes avec eux/elles étaient improvisées et, en gros, j’avais juste à suivre leur direction. Il fallait qu’ils/elles soient à l’aise, et moi je répondais à ce qu’ils/elles faisaient, car je savais qu’ils/elles étaient dans le vrai. Moi, je ne suis même pas Américaine, je suis une Anglaise qui vient de l’autre bout du monde, donc je voulais être respectueuse de leur ville, de leur expérience. Je voulais vraiment qu’ils/elles se sentent à l’aise et libres avec moi, qu’ils/elles n’aient pas l’impression que je croyais savoir mieux qu’eux/elles. Je suis reconnaissante d’avoir pu travailler avec ces personnes. »

  • Vous incarnez une ado qui va au lycée, mais vous êtes désormais une adulte : comment vous êtes-vous projetée en arrière vers cet âge ?

J.B. : « Bien sûr, c’est une ado qui essaie d’entrer à l’université, donc son arc narratif semble assez typique de cet âge. Mais dans le film, elle est aux prises avec des situations très adultes. Elle doit prendre des décisions où il faut qu’elle pense à elle, et heureusement les adolescent(e)s ont assez rarement à gérer ce genre de choses. Donc je n’ai pas abordé le rôle en me disant que je devais avoir l’air plus jeune. J’avais l’impression que Ruth était plus âgée que son âge réel, donc je n’ai pas vraiment pris ça en considération. Il y a eu beaucoup de chagrins dans sa vie, des choses qu’on associe plutôt à une personne plus âgée, sur lesquelles je pouvais m’appuyer. »

  • Et comment vous êtes-vous formée sur les sujets liés aux métaux, au démantèlement des usines ?

« On a dû apprendre à utiliser les outils, j’étais comme une employée »

J.B. : « J’ai adoré ça ! J’étais vraiment fascinée. Je ne connaissais pas du tout cet univers avant de lire le scénario. Enfin, je sais qu’il y avait une industrie liée au métal là où j’ai grandi en Angleterre, mais je n’avais jamais fait quelque chose comme ça. Mais la casse qu’on voit dans le film existe vraiment, elle est tenue par un certain Joe. Avec Gus et Austin, on a fait une grosse préparation pour le film, on est allé travailler avec Joe, et il y avait une fille qui travaillait avec lui, KJ, qui était vraiment une des meilleures personnes que j’ai rencontrées dans ma vie. Avec eux, Nicole et moi, on a appris ce qu’il faut savoir sur les métaux, comme on le voit dans le film. On a dû apprendre à utiliser les outils, et j’étais comme une employée pour la journée, et c’était super ! J’ai passé une journée de travail normal, pour une fois dans ma vie ! Je me suis vraiment éclatée. »

  • Et était-ce difficile à montrer à l’image ?

« On a dû affronter ce terrible hiver ensemble »

N.R. : « Le plus difficile, c’était le temps. On tournait en super 16 mm, dans un tourbillon polaire ! Et c’est un film indépendant à petit budget. En soi, c’est un challenge, et puis le climat affecte tout. Mais c’est aussi ce qui est bien, en affrontant ce temps extrême… »

J.B. : « Il faisait tellement froid ! On gelait presque tous les jours ! »

N.R. : «  Elle a raison, c’était vraiment polaire. Un jour, j’étais dans un petit bureau dans la casse, et le producteur m’a enlevé mes bottes et je ne sentais plus rien, on s’est demandé si je m’étais gelé les orteils ! C’était vraiment des conditions difficiles, mais ça a ajouté à l’authenticité. On était tous/tes tellement investi(e)s, et c’était tellement cinématographique. Ça a donné un très beau résultat, je suis contente de la façon dont ça transparaît à l’écran. Mais pour atteindre ça, on a dû affronter ce terrible hiver ensemble. C’est assez ironique, le film parle d’une jeune fille qui essaie de survivre à cet hiver et on a tous/tes dû y survivre avec elle. »

  • Ce qui fend le cœur quand on voit le film, c’est de constater qu’à part son frère, personne ne veut que Ruth se batte pour avoir un meilleur avenir. D’un point de vue français, c’est assez étonnant, c’est un peu l’inverse du cliché qu’on a du « self made man », de l’idée de s’accomplir soi-même…

N.R. : « Le film est très spécifique à ce qui se passe en Amérique. C’est très américain de dire « fais ce que tu veux, sois qui tu veux », et Ruth, en tant qu’Américaine, a forcément entendu ça. Mais des filles comme elle dans cette région savent bien que ce n’est pas possible. Elles sont entourées par une génération, qui dans le film est celle de la mère et de Linda, la collègue, qui ont été à leur place. Elles ont eu des rêves et des espoirs qui n’ont pas pu s’accomplir. Pour voir grandi moi-même à cet endroit, je sais que c’est très dur pour une fille comme Ruth de briser les barrières à la poursuite de ses rêves. Surtout quand vous êtes entourée de gens qui vous découragent et vous disent que c’est impossible. Ces gens ont reçu le message que tout était possible dans ce pays, et ils se sont rendu compte que ce n’est pas possible pour tout le monde. Et c’est contre ça qu’elle doit vraiment se battre dans le film. »

« Je suis toujours partante pour faire des films sur des gens qui ne peuvent pas faire entendre leur voix »

J.B. : « Quand je travaillais sur ce film et que les gens me demandaient de quoi ça parlait, j’expliquais toujours ça ainsi : qu’est-ce qu’on fait quand on est à un endroit où on ne veut pas que vous fassiez quoi que ce soit hors du cadre ? On attend d’eux qu’ils restent en quelque sorte invisibles. Et qu’est-ce qu’on fait quand on veut savoir ce que ça fait d’aller à l’université, de voyager, d’apprendre d’autres langues, de découvrir d’autres plats ? Et que vous regardez autour de vous et que vous ne voyez aucun exemple de quelqu’un ayant fait ça ? Vous prenez conscience que vous allez devoir être la première personne de votre communauté à le faire. Ça a quelque chose de très positif et exaltant mais en même temps c’est vraiment effrayant. C’est comme ça que je le racontais et c’est la raison pour laquelle je voulais faire ce film. J’ai pu voir des exemples du même type là où j’ai grandi en Angleterre, je crois que ça existe partout, et en particulier pour les jeunes femmes qui rencontrent encore plus de complications qui les réduisent au silence. Je suis toujours partante pour faire des films sur des gens qui ne peuvent pas faire entendre leur voix. »

  • On a pu voir récemment plusieurs films autour de l’émancipation de ces jeunes femmes, comme Mickey and the bear l’année dernière. Pensez-vous que l’émergence de ces récits soit due à l’apparition de plus de femmes cinéastes dans le paysage ?

« J’espère que plus de femmes comme moi vont pouvoir faire des films, et pas seulement des personnes privilégiées »

N.R. : « Depuis 2016 je dirais, on a vu apparaître plein de femmes réalisatrices qui ont pu partager leurs histoires. Mais c’est une question intersectionnelle, de classe sociale, d’origine ethnique : quelles femmes peuvent raconter leurs histoires ? Pour une femme comme moi, qui a grandi dans la pauvreté, dans le sud de l’Ohio, arriver à être derrière une caméra et faire des films, c’est énorme. Et j’espère que plus de femmes comme moi vont pouvoir faire des films, et pas seulement des personnes plus privilégiées, mais vraiment de toutes origines sociales, pour avoir des histoires comme Holler et des personnages comme Ruth. »

J.B. : « Ça va me faire pleurer ce que tu dis ! »

N.R. : « Et aussi des actrices comme Jessica qui veulent être dans ces films ! C’est aussi un challenge pour une réalisatrice, tant que nous avons plein de Jessica, ça ira ! »

J.B. : « Il y en a plein des comme moi ! Je crois qu’il y a beaucoup de gens qui veulent voir ce genre de films, tout le monde mérite de se voir à l’écran. Chaque femme a besoin de voir un personnage principal, une héroïne, et de se dire « elle est comme moi », et de s’y sentir connectée, et d’être inspirée par ce personnage. »

Un grand merci à Nicole Riegel et Jessica Barden pour s’être prêtées à ces conditions d’interview de bonne grâce et à Jim Dobson pour l’organisation.

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