Festival du Film Francophone d’Angoulême 2020 – Ouverture/samedi 29 août

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Quel plaisir de retrouver le chemin des festivals en cette année si compliquée où nous avons été privé(e)s de cinéma pendant plusieurs mois. Me voici donc à Angoulême pour la 1e année, un festival qui ne pouvait que tenter la fan de cinéma français que je suis.

 

« Effacer l’historique » – film d’ouverture

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Marie, Bertrand et Christine ont des problèmes avec les nouvelles technologies : forfaits trop chers, addictions, vidéos compromettantes en ligne, avis de clients pas assez positifs… Ces voisins ex-Gilets Jaunes décident de s’unir pour lutter…

C’était mon premier film du duo Kervern-Delépine, qui préside cette édition du festival, et honnêtement je n’étais sur le papier pas plus tentée que ça par leur cinéma (l’humour Groland n’est pas ma tasse de thé). Mais la bande-annonce était vraiment pêchue, et il faut dire qu’on m’a très bien vendu le film (n’est-ce pas l’équipe de CLAAC et en particulier Thierry). Au départ, on se croirait presque dans « La petite maison dans la prairie », sauf que c’est plutôt « les petites maisons toutes pareilles d’un lotissement triste ». Et c’est d’ailleurs sur ce genre d’ambiguïté d’imagerie que joue le film : mêlant des références évidentes sur le sujet (Black Mirror, Her…), des couleurs plutôt fraîches, la tendresse qui unit ses personnages, des gags du quotidien dans lesquels tout un chacun peut se reconnaître (l’antivirus faussement gratuit, les numéros verts surtaxés, les captcha…) mais sur un fond social très douloureux. Corinne Masiero, habituée d’un cinéma social à la fois profond et souriant (Discount) était un choix de casting parfaitement évident pour cette dénonciation du système des GAFA et de la puissance rampante de l’IA. À ses côtés, Denis Podalydès ramène une présence lunaire et décalée digne des films de son frère. Le personnage de Blanche Gardin est sans doute celui des trois qui m’a le moins emballée, avec sa propension à noyer son chagrin dans l’alcool et le sexe triste (même si la scène de l’anniversaire de son fils reste très touchante). Il y a beaucoup de choses dans ce film construit comme une succession de saynètes qui mènent à un aboutissement relatif du cheminement des personnages, et l’écriture réussit assez bien la synthèse, jusque dans les choix musicaux toujours très justes par rapport à l’intrigue (« First day at work » et « True love will find you in the end » de Daniel Johnston, entre autres). Malgré de vrais moments drôles, n’attendez toutefois pas une comédie hilarante, on est plutôt du côté des clowns qui font rire pour ne pas pleurer.

Cinquième set – avant-première

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Thomas J. Edison a été un espoir du tennis français, puis sa carrière a dégringolé après une demi-finale manquée à Roland-Garros. Après une longue absence pour blessure au genou, il revient, déterminé à disputer à nouveau ce tournoi, à presque 37 ans…

Qu’est-ce qui pousse quelqu’un qui n’aime ni le tennis ni vraiment Alex Lutz (son Guy m’avait agacée) à aller voir Cinquième set ? Très honnêtement, la présence au casting de la grande Kristin Scott Thomas, trop rare récemment, et celle d’Ana Girardot, que j’avais beaucoup aimée dans Deux Moi. Si j’avais pris conscience que le film était réalisé par Quentin Reynaud, à qui on doit Paris Willoughby, j’y aurais peut-être réfléchi à deux fois. Et cela aurait été fort dommage car j’aurais manqué ma première claque de ce festival. Cinquième set a parfaitement compris l’intérêt d’un « film de sport » : arriver à nous captiver bien plus qu’un événement sportif réel, en nous plongeant dans la peau de son protagoniste et en nous permettant de découvrir tout ce qui entoure et précède le climax qu’est la compétition. Pour autant, il ne faudrait pas imaginer le film comme un documentaire sur les coulisses de la vie de champion. Il y a une vraie écriture de fiction, avec des personnages complexes, scrutés de près par une caméra qui sait ce qu’elle cherche à faire ressentir : majoritairement la souffrance. Ultra tendu, porté par des violons douloureux, Cinquième set est le chant du cygne d’un homme qui refuse de s’avouer vaincu. C’est ce qui le rend à la fois si égoïste, fermé au ressenti de son épouse, si borné, incapable d’envisager une vie qui ne soit plus entièrement dédiée à sa passion, et tout de même si méritant, quand il n’y a plus que lui-même pour croire en ses capacités. Le film montre la pratique du sport à haut niveau comme une drogue dont le personnage de Thomas ne peut se passer, à la fois pour l’adrénaline du terrain, pour la quête de gloire et pour des motifs personnels assez classiques (retrouver la fierté de sa mère, interprétée avec beaucoup de finesse par Kristin Scott Thomas). Une famille qui ne vit à ce point que par le tennis, cela paraît fou pour les non-initiés, et pourtant, l’obsession est partout, jusqu’au gâteau d’anniversaire du petit Gaspard. En filigrane, d’autres thématiques sont abordées, comme les sacrifices consentis par l’épouse, autrefois joueuse elle aussi, que le regard de son enfant ramène à sa condition : être devenue un faire-valoir. C’est terrible, tragique, mais plein d’élan et de souffle, jusque dans la longue scène finale de match, en forme de choc des générations, et filmée d’une façon qui m’a davantage convaincue que les matches précédents, certes au plus proche de l’action avec la caméra épaule mais si mobile qu’on finit par ne plus rien voir et succomber au mal de mer. En même temps, c’est une façon supplémentaire de nous faire ressentir le mal-être de Thomas, pion consentant d’un système qui rejette ceux qui ne brillent plus aussi vite qu’il les a portés au pinacle.

« La pièce rapportée » – avant-première

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Dans la famille Château-Têtard, on est inventeur de père en fils. La Reine Mère veille depuis son fauteuil roulant au destin de son fils Paul. Mais le vieux garçon choisit, contre l’avis maternel, d’épouser Ava, une jeune fille sans famille ni argent…

Sans avoir vu les précédents films d’Antonin Peretjatko, j’avais pas mal entendu parler de son univers loufoque et décalé. Il quitte ici son tandem habituel Vincent Macaigne-Vimala Pons au profit d’un casting plus éclectique associant Anaïs Demoustier, Philippe Katerine, Josiane Balasko et William Lebghil dans les rôles principaux. Ils sont rassemblés dans un grand hôtel particulier dans un ballet menteur dont l’atmosphère peut rappeler Huit femmes ou Knives out. Le réalisateur adapte en réalité une nouvelle de Noëlle Renaude, « Il faut un héritier », à laquelle il croise une histoire de contrebasse qui donne lieu à une des scènes les plus drôles du film. On retrouve dans l’intrigue des éléments de vaudeville assez classiques, avec tromperies variées, adultères, naïvetés et coups bas, où s’insèrent deux figures de détectives privés avec tous les avatars de la profession, imperméable beige, flingue, piles de dossier et vieux téléphone à cadran. Mais on trouve aussi dans cette histoire qui pourrait se dérouler au début ou au milieu du XXe siècle des références contemporaines comme les Gilets Jaunes ou Amazon, décidément à l’honneur dans ce festival après Effacer l’historique. L’ensemble est hétéroclite, avec des gags plus réussis que d’autres, des scènes burlesques assez frappantes (la contrebasse et le piano) mais d’autres un peu répétitives (les dîners à table). Il n’empêche qu’on ne s’ennuie pas devant ce film facétieux dont le narrateur, en voix off, s’amuse à nous manipuler et nous balader, n’hésitant jamais, avec la complicité d’un regard caméra, à nous rappeler que tout ceci n’est qu’une histoire qu’on nous raconte.

« Garçon chiffon » – en compétition

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Jérémie est fou amoureux d’Albert, mais maladivement jaloux. Sa carrière de comédien est en dents de scie, il décide donc d’aller quelques jours chez sa mère dans le Limousin pour préparer sa prochaine audition…

J’attendais avec impatience de découvrir les débuts en tant que réalisateur de Nicolas Maury, le génial Hervé de la non moins géniale série Dix pour cent. Avec Garçon chiffon, une expression permettant de définir le personnage principal du film comme un type (un « caractère » façon La Bruyère), il livre une œuvre personnelle – mais pas autobiographique, il tient à la précision. C’est un film débordant de la sensibilité exacerbée de son protagoniste qui nous entraîne, dans Paris et dans la campagne du plateau des Millevaches, dans une quête de soi et d’un apaisement du maelström émotionnel. Si à première vue le thème premier du film semble être la jalousie (dans le couple, mais également vis-à-vis de ses proches, comme sa mère à laquelle il semble reprocher son lien avec son employé et ami Kévin), on comprend petit-à-petit qu’il n’y a pas que ce trait de caractère qui définisse le « garçon chiffon ». Celui-ci est passionné, torturé, mélancolique, doute beaucoup de lui et de l’affection qu’on pourrait lui porter, c’est pourquoi sa mère a la brillante idée de le doter d’un compagnon à quatre pattes capable de lui apporter un amour inconditionnel et durable (et d’apporter au film une dose de mignonnerie supplémentaire). La première moitié du métrage est marquée, en dépit d’un humour bien présent, par la souffrance de Jérémie, et celle qu’il occasionne, notamment auprès d’Albert (quel plaisir d’enfin revoir Arnaud Valois à l’écran après 120 battements par minute !). Il faut dire que le jeune homme s’entoure de personnalités aussi compliquées et fragiles que la sienne, à l’instar de son amie réalisatrice Sylvie (Laure Calamy, dans une scène de hurlements et de surjeu volontaire assez dingue mais épuisante). C’est en retournant sur les lieux de son enfance, en retrouvant l’affection maternelle (Nathalie Baye est très émouvante en mère inquiète), en réglant les comptes du passé, que Jérémie se rend disponible aux jolies choses que la vie pourrait lui offrir. Cette deuxième partie est beaucoup plus tendre et douce, presque mystique parfois, avec des scènes à la fois absurdes, cocasses, poétiques et profondes (la rencontre avec les religieuses, la conversation au bord de la piscine). Si la fin n’est pas forcément ce qui m’a le plus convaincue, l’ensemble du film m’a tout de même charmée par la beauté de certaines scènes, l’attachement que le film réussit à créer pour ce personnage plein de défauts mais grandi par la puissance de ses sentiments.

« Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait » – sélection Les Flamboyants

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Daphné et François doivent recevoir le cousin de celui-ci pour quelques jours de vacances à la campagne. Mais François doit s’absenter, et Daphné est donc seule pour accueillir Maxime, avec qui s’installe rapidement un jeu de confidences intimes…

Un nouveau film d’Emmanuel Mouret est toujours un grand événement à mes yeux dans une année cinéma. Je n’ai jamais caché à quel point ce cinéaste est un de ceux dont les œuvres touchent toujours ma sensibilité personnelle avec le plus d’acuité. Avec Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait, j’ai eu très vite l’impression de me sentir en terrain connu, comme on retrouve le chemin d’une maison où l’on a vécu plein de souvenirs. D’emblée, un sujet me parlait beaucoup dans la conversation qui s’amorce entre Daphné (Camélia Jordana) et Maxime (Niels Schneider) : les velléités d’écriture du jeune homme, trop happé par sa vie quotidienne et par ses ambitions pour réussir vraiment à s’y mettre. J’aurais d’ailleurs aimé que ce fameux roman « sur les sentiments » fantasmé par le personnage prenne de l’importance au fil du récit, mais ce n’est pas le chemin que suit l’intrigue, qui se construit par récits enchâssés, selon une structure déjà mise en place par le réalisateur dans Un baiser s’il vous plaît, qui voyait deux inconnus échanger le récit de leur vie amoureuse. Ce nouveau film apparaît en quelque sorte comme une somme des œuvres précédentes du réalisateur (Mademoiselle de Joncquières étant un peu à part en tant qu’adaptation et film en costumes d’époque) : on y retrouve cette mise en abyme, mais aussi quelque chose d’Une autre vie. Outre le décor de la maison bourgeoise de campagne, il y a le thème de la résignation, et l’idée de l’insatisfaction amoureuse qui nous fait désirer toujours autre chose que ce que l’on a. C’est ce qui ressort de l’imbroglio amoureux qui se trame sous nos yeux, dans des situations tellement déjà vues qu’on dirait que le réalisateur s’est amusé à empiler tous les clichés de romances que l’on pourrait imaginer (adultères, vie à trois avec deux hommes désirant la même femme – pour une fois Mouret est plus proche ici de Truffaut que de Rohmer, adieux sur un quai de gare, liaison avec un homme marié pour que ça ne devienne pas trop sérieux…). On pourrait s’ennuyer devant ces problèmes de cœur de riches, dont rien n’est vraiment original que l’accumulation, s’il n’y avait le grand talent du cinéaste pour créer des atmosphères, les dialogues ciselés, et une direction d’acteurs/trices toujours aussi parfaite. Les femmes, surtout, sont remarquables dans le film : Camélia Jordana qui trouve ici son premier vrai rôle d’adulte, enceinte avec un compagnon et un emploi stable ; Jenna Thiam qui montre une facette moins physiquement incandescente et plus facétieuse et spirituelle ; Émilie Dequenne, qui elle seule aurait pu jouer ce rôle sacrificiel de femme au grand cœur sans que cela paraisse un cliché sexiste ; et jusqu’à l’apparition fort sobre de Julia Piaton, pas toujours inspirée jusqu’ici dans le choix de ses projets. Porté par des choix musicaux très classiques mais toujours extrêmement pertinents pour faire jaillir le lyrisme amoureux, le film tient sur la durée en faisant monter, derrière les apparents ressorts presque vaudevillesques de ces situations amoureuses compliquées, une mélancolie qui emporte tout sur son passage. Il y a les choses qu’on dit, les idéaux que l’on professe, les décisions que l’on rêve de prendre, et il y a la facilité de se laisser emporter par la vie, des lâchetés quotidiennes qui choisissent pour nous et par défaut, et la beauté dans nos souvenirs de passions d’autant plus fortes qu’on ne les aura pas vécues.

8 commentaires sur “Festival du Film Francophone d’Angoulême 2020 – Ouverture/samedi 29 août

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  1. Des années que je n’ai pas eu une année aussi pauvre en cinéma ! Je suis ravie de découvrir ces films au travers de tes chroniques et je suis particulièrement attirée par Garçon chiffon et Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait. J’espère avoir l’occasion de les voir en salles !

    1. Ces deux-là sortent bientôt, le 16 septembre pour le film d’Emmanuel Mouret et le 28 octobre pour celui de Nicolas Maury ! À ce propos, il y aura une petite surprise sur le blog pour la sortie du film 😉

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