Entretien avec Stéphane Riethauser autour du film Madame

J’ai eu la chance de découvrir le documentaire Madame au mois de mars et qu’on me propose d’échanger avec son réalisateur Stéphane Riethauser autour de ce film très personnel.

  • Pourquoi ce titre Madame, car la dame dont il est question, c’est votre grand-mère Caroline ?

« Un titre un peu énigmatique, qui a une certaine poésie »

S.R. : « Madame en fait c’est ma grand-mère, mais je le dis au début du film en commentaire, c’était aussi « ma dame » à moi, en deux mots. Le titre tire son origine d’une version précédente du montage, dans laquelle il y avait un personnage qui était sa gouvernante sri-lankaise, qu’on aperçoit furtivement dans deux ou trois scènes du film, une dame qui accompagnait ma grand-mère et qui l’a servie pendant vingt ans. Elle appelait ma grand-mère « madame », vingt-cinq fois par jour, « bonjour madame », « vous voulez votre thé madame ? »… C’était une personne extraordinaire et très dévouée. Et puis je me suis mis dans le film sur le conseil d’une amie, qui pensait que ce double portrait de femmes que j’avais fait, de ma grand-maman et de cette dame sri-lankaise, n’était pas assez pertinent. Cette amie m’a dit « Où est TON point de vue ? Quel est TON rapport à ta grand-mère ? ». Plutôt que de faire un portrait objectif de cette femme, ce qui était mon idée initiale (je ne voulais pas du tout me mettre dans le film), on a essayé de faire un film à trois personnages. Mais le film durait 3 heures. Il a fallu faire des sacrifices. On a décidé de couper le personnage de cette dame sri-lankaise pour nous concentrer sur la relation que j’entretenais avec ma grand-mère et créer une conversation intime entre elle et moi qui aborde les sujets du sexisme, de la féminité, de la masculinité.

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Et puis on s’est posé la question du titre. Madame, je l’aimais bien, je trouvais que ça sonnait bien et j’ai décidé de le garder. Parce que c’est ma grand-mère, mais aussi mon rapport aux femmes en général. C’est un hommage que je fais à toutes les femmes qui sont incarnées à travers le personnage de ma grand-mère. Et puis c’est moi aussi, parce que mon parcours a fait que je suis passé du petit adolescent conservateur sexiste et homophobe, reprenant en bloc les valeurs de mon milieu pour exister en tant que mec, à un militant gay féministe qui a complètement changé son fusil d’épaule. Je n’ai plus peur aujourd’hui de porter des attributs féminins ou ce qui est perçu comme tel [il montre son vernis à ongles argenté], je n’ai plus peur d’exprimer ma part de féminité. Ou, je préfère le dire comme ça, d’élargir la palette de compréhension de ce que peut être un homme : je ne suis pas forcément un garçon efféminé si j’ai des mouvements tendres et gracieux, ce n’est pas réservé aux femmes. Un homme peut s’exprimer de cette manière également, sans être taxé d’efféminé, ou de tapette, de lopette, avec tous ces mots qu’on connaît, tous ces mots féminins pour dénigrer les homosexuels.

Madame, c’est tout ça en même temps, puis c’est un titre qu’on n’a pas besoin de traduire, qui est compris dans tous les pays. C’est un titre un peu énigmatique, qui a une certaine poésie. Et je l’ai choisi avant le film de fiction avec Toni Collette, Harvey Keitel et Rossy de Palma. »

  • Quand vous filmiez votre grand-mère dans des scènes du quotidien, vous saviez déjà que c’était pour en faire un film ?

S.R. : « Non pas du tout. J’ai commencé à filmer ma grand-mère quand elle avait à peu près 90 ans, d’abord je l’ai enregistrée en audio et ensuite je l’ai filmée avec la petite caméra qu’elle m’avait offerte. C’était à des fins purement privées, j’avais envie de préserver sa mémoire, je ne voulais pas oublier les histoires extraordinaires qu’elle me racontait. Mais elle m’avait dit à l’époque « tu pourrais faire un film sur ma vie avec ta petite caméra, puisque tu aimerais faire du cinéma ! ». Je n’ai pas pris ça tellement au sérieux, je n’étais même pas dans le domaine audiovisuel à l’époque. J’avais des aspirations mais je n’avais pas commencé mon stage de réalisation à la télévision. J’étais activiste gay, j’étais prof, j’enseignais le français à des réfugiés, j’avais quelques mandats dans la culture…

Je l’ai filmée jusqu’à sa mort en 2004, de manière sporadique quand j’allais la voir. Ensuite j’ai commencé une nouvelle carrière. J’ai été formé et j’ai travaillé cinq ans à la télé suisse, puis je suis parti à Berlin. Ce n’est que 10 ans après sa mort que j’ai retrouvé ces cassettes et que je me suis dit : « je pourrais peut-être faire quelque chose sur la condition féminine, une biographie de ma grand-mère ». »

  • Vous aviez un matériau rare, avec également toutes les vidéos de votre enfance.

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« Mon père avait un vrai sens du cadre »

S.R. : « J’ai la chance d’avoir un père qui voulait faire du cinéma. Il n’a pas osé se lancer dans cette carrière à cette époque, il a choisi une voie plus traditionnelle et sécurisée au niveau économique. Il m’a mis beaucoup de pression pour que je reprenne son entreprise ; les arts et la culture c’était très bien, mais après le vrai travail. J’ai été éduqué comme ça, par ma grand-mère aussi d’ailleurs, qui voulait que je devienne avocat. Mais mon père a filmé sa famille pendant des années, le week-end, pendant les vacances… et avec talent. Il avait un vrai sens du cadre. C’est lui qui m’a transmis le virus malgré tout. Je me souviens, je montais les films super8 le dimanche après-midi en automne par les journées pluvieuses, je pouvais l’assister sur la petite visionneuse, utiliser les ciseaux, mettre un peu de colle… On regardait après ces bobines à Noël et on se remémorait les moments joyeux, c’était toujours une belle expérience.

C’est un paradoxe : mon film n’est fait quasiment que d’images qui n’étaient pas du tout destinées à être dans un film. J’ai tourné quelques plans aujourd’hui à des fins de narration, c’est tout.

J’ai eu de la chance d’avoir ce matériel à disposition, et je m’y suis perdu par moments tellement il y en avait. Sur 100 heures, il reste 90 minutes. C’était un grand défi de savoir ce que j’allais dire ou pas, ce qui pouvait être pertinent pour un public qui ne me connaît pas, qui ne connaît pas ma grand-mère (ce n’est pas Catherine Deneuve !) : il n’y a pas d’intérêt a priori à connaître la vie intime de quelqu’un. Il fallait sublimer l’anecdotique pour essayer de toucher à l’universel. Si je laisse ma grand-mère raconter sa nuit de noces, est-ce que c’est trop personnel ? Est-ce que tout le monde s’en fiche ou bien est-ce que ça peut raconter quelque chose sur nos rapports sociaux d’hommes et de femmes ? C’est ce sur quoi j’ai essayé de me concentrer. »

  • Ce qui vous a guidé, c’est la partie universelle dans l’intime…

S.R. : « Exactement. Mais ce n’était pas facile. Heureusement j’avais des gens autour de moi, j’étais entouré de femmes, une monteuse formidable et mon assistante Marie-Catherine Theiler qui est ma complice de toujours, qui m’ont aidé à prendre une certaine distance émotionnelle. Parfois j’en avais marre, je n’en pouvais plus de me voir à l’écran ! Je me demandais ce que je voulais dire, pourquoi je ressassais mon propre passé. Je craignais que ce soit perçu comme un trip narcissique. En plus je suis un garçon privilégié, je suis né dans un milieu bourgeois (contrairement à ma grand-mère d’ailleurs) donc ça pouvait vraiment faire le gosse de riche qui s’amuse à se regarder le nombril. C’était ma grande peur. C’est pour ça que j’ai essayé de mettre un peu de distance, un peu d’humour, un peu d’ironie, un peu de tendresse et beaucoup d’authenticité en me disant que peut-être c’est ce qui allait toucher les gens.

J’en ai eu le témoignage dans beaucoup d’endroits, car j’ai eu la chance de pouvoir présenter le film dans 35 festivals, en Argentine, à Taïwan, à New-York… Des gens me disent que c’est aussi un peu leur histoire, hommes, femmes, homos, hétéros, jeunes et moins jeunes… Les gens disent « ce qui me touche c’est que vous dites la vérité ». Par ces temps de fake news, où tout le monde a toujours besoin de se montrer derrière une façade, j’essaie de dire les petits secrets qu’il y a derrière les jeux sociaux et les conventions, au plus proche de ce que j’ai ressenti. »

  • J’imagine que vous avez dû retrouver tous les gens qui apparaissent dans le film pour demander leur autorisation. Comment ont-ils perçu le projet et quels ont été leurs retours ?

« Je n’étais pas là pour régler mes comptes, j’étais là pour raconter un monde »

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S.R. : « Pour les personnages principaux, j’ai demandé immédiatement s’ils n’y voyaient pas d’inconvénient. Ils m’ont tous dit oui car ils m’ont fait confiance et ils savent que je ne suis pas un tordu. Il y avait peut-être certaines appréhensions quand même. Je sais que ma famille, mes parents, avaient un peu peur. Mon père se demandait s’il allait apparaître comme le vieux père homophobe un peu con… effectivement il n’est pas présenté sous son meilleur jour. J’ai utilisé mon entourage, ma famille, mes ami(e)s, comme des personnages de film, avec une certaine distance mais avec bienveillance aussi. Je n’étais pas là pour régler des comptes, j’étais là pour raconter un monde. Tout le monde m’a donné son accord, même les gens qui apparaissent en arrière-plan. J’ai retrouvé d’anciens camarades de classe, j’ai retrouvé Sibylle et Catherine que je n’avais pas vues depuis 30 ans, mes amies du primaire, qui sont venues à la première du film. Ça a été l’occasion de renouer des contacts. Les retours étaient très bons, personne ne s’est plaint d’avoir été mal traité dans le film. »

  • Quand vous avez choisi ce que vous alliez montrer, vous aviez déjà dû trier pour ne pas faire de tort à quelqu’un…

S.R. : « Ça a été une remise en question constante. Est-ce que je nuis à cette personne en racontant cette anecdote ? J’ai essayé d’éviter. Surtout, je n’ai pas eu peur de rapporter des situations où moi, je n’apparais pas forcément sous mon meilleur jour, notamment à l’adolescence, avec une pointe d’humour aussi. Je n’ai voulu enfoncer personne, ni mes parents, ni mes ami(e)s. J’essaie d’être responsable aussi par rapport à mon passé. J’assume qui j’étais, même quand ce n’était pas joli-joli. J’ai toujours été un bon garçon un peu idiot, un peu ignorant peut-être, mais pas animé de mauvaises intentions. Je crois que les gens l’ont senti : ce n’est pas un film où je lave mon linge sale en public, ce n’est pas un film thérapie non plus. On pourrait le penser mais je crois que j’ai fait mon travail avant d’entamer la réalisation de ce film. C’est vrai que pendant le processus de réalisation, de production, de montage, la recherche de financement, je me suis demandé si c’était pertinent tout ça. Mais personne ne m’en a voulu et je crois que personne ne se sent blessé. Le film se termine dans une forme de happy end, les gens me disent que ça leur fait du bien et que ça libère la parole. On peut parler ensuite de liberté, d’amour, de sexualité, de sa propre famille. Les gens y voient un miroir et ça me réjouit. »

  • Il me semble que le film dit aussi qu’on peut combler le fossé entre générations.

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S.R. : « Exactement, c’est une des leçons de ce film. Si on brise les tabous, si on le fait de manière délicate, intelligente et réfléchie, et si on est face à des gens qui ont un peu de cœur, le dialogue est toujours possible.

Il y a des fanatiques religieux qui chassent leurs enfants de la maison ou qui les tuent, en Tchétchénie, dans des familles très traditionalistes, ici en France j’en ai rencontré il y a quelques mois. Ça arrive encore.

Mais j’ai eu la chance d’avoir des parents très aimants et une grand-mère très aimante qui ont mis de côté leurs préjugés, qui ont voulu comprendre, qui y sont parvenus et ont fait triompher les valeurs du cœur.

Quand j’ai interviewé mes parents pour le film, ils m’ont dit une chose très belle : « tu sais Stéphane, c’était dur pour nous ton coming out, car ça a remis en question certaines certitudes, mais une fois qu’on a surmonté ce défi et cette onde de choc émotionnel, on a compris, et ça nous a permis de nous ouvrir au monde. Ça nous a permis d’être capables de parler de sujets qui étaient tabous avant. Ça a fait de nous des individus meilleurs et une famille meilleure dans laquelle un dialogue est possible maintenant à propos de thèmes sur lesquels il n’était pas possible avant. »

Ce sont des gens qui se sont remis en question et ça je crois que c’est une leçon universelle. Chacun peut s’identifier à un phénomène pareil. Ma grand-mère l’a fait, mes parents l’ont fait, je pense qu’on en est tous/tes capables avec un peu d’empathie, de compassion, d’intelligence, de curiosité. C’est une leçon pour mieux vivre ensemble. »

Un grand merci à Stéphane Riethauser pour cette conversation sincère et à Anne-Lise et Léa de Stray Dogs pour l’avoir rendue possible.

Madame, au cinéma le 26 août 2020.

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