« Autoportrait en chevreuil », l’enfant (b)ondissant

couverture-autoportrait-en-chevreuilLassée du passé qui entrave leur relation, Avril suggère à Elias de consigner les détails de son enfance et de brûler le récit pour faire peau neuve…

J’avais beaucoup aimé le premier roman de Victor Pouchet, déjà aux éditions Finitude, Pourquoi les oiseaux meurent, même s’il était un peu foutraque. J’avais retenu de mon échange avec l’auteur un intérêt particulier pour la faune, au-delà du thème aviaire, et n’ai donc pas été très étonnée par le titre, pourtant énigmatique, de ce nouveau livre, Autoportrait en chevreuil.
Cette fois-ci, l’auteur délaisse le nom de Pouchet pour son personnage, sobrement affublé d’un prénom sans patronyme. C’est Elias dont il est question, c’est lui qui dresse son autoportrait, après que sa compagne Avril lui a suggéré de se débarrasser des traumatismes d’une enfance secrète en les écrivant puis en brûlant les cahiers.

On retrouve la tendance au mystère qui parcourait déjà le premier livre de Victor Pouchet, mais avec quelque chose de plus sobre et plus concentré. Le nombre de personnages est restreint, l’univers exploré presque confiné, dans le coin de Bretagne où Elias a grandi, dans une maison flanquée d’une cabane de jardin où son père exerçait des rites plus ou moins occultes et d’un trampoline qui lui a valu les heures les plus joyeuses d’une enfance solitaire.

Cet enfant qui grandit dans un univers bien trop adulte et lourd pour lui m’a fait penser par certains aspects à la petite « Marie Curie » de La vraie vie. Ici, le père est moins volontairement maléfique, mais ses marottes pour l’invisible et en particulier les ondes le poussent à éduquer son fils selon des principes fort discutables confinant à la maltraitance. Le tout est raconté sans épanchement, avec beaucoup de simplicité et de sincérité, sur une ligne oscillant entre la conscience de l’anormal et une tendresse pour cette enfance hors du commun. Assez vite tout de même, on sent planer la menace, on devine que le drame a trouvé où se loger entre ce père foldingue, cette mère-fantôme qui n’a pas laissé de souvenir et cette belle-mère épaisse et joyeuse comme une ombre.

J’ai éprouvé une certaine douceur pour Elias et son parcours tourmenté, un genre de curiosité attendrie pour la vie de ce personnage de gentil un peu inadapté, mais je commençais à trouver que le récit ronronnait un peu quand soudain, dans un habile renversement, le narrateur s’éclipse. Dans la suite du récit, c’est Avril qui est aux commandes, car le livre devient son journal intime, celui où elle consigne jour après jour les petits événements du quotidien. D’abord anecdotique et assez futile, le journal dépeint la rencontre avec Elias, l’emballement de la jeune femme pour ce type qu’elle avait d’abord surnommé d’un sobriquet ridicule. L’attachement manifeste se trouve encombré des problèmes qu’Elias traîne derrière lui, mais le récit ne s’en tient pas là et a plus d’un atout dans sa manche pour rebondir. Cette deuxième partie m’a séduite plus encore que la première, car Avril possède une lumière et une légèreté contagieuse, un appétit de vie qui se nourrit des bonheurs simples, une façon de s’exprimer comme nos copines qui nous la rend immédiatement familière et proche, quand bien même ses choix ne seraient pas les nôtres.

Jusqu’au bout, on se demandera si la clé du mystère Elias nous sera livrée, même si plusieurs éléments du roman jalonnaient d’indices la réflexion qui nous mène jusqu’à la partie finale, qui fait office de révélation et de somme, rassemblant les faisceaux en une gerbe douloureuse, associant les pièces en un puzzle sombre et incandescent qui revisite l’image inoffensive du petit garçon sautillant sur son trampoline. Décidément, la plume prometteuse de Victor Pouchet s’est bien affûtée pour nous livrer ce deuxième roman de haute intensité.

2 commentaires sur “« Autoportrait en chevreuil », l’enfant (b)ondissant

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :