Entretien avec Jonás Trueba et Itsaso Arana autour du film Eva en août

J’ai été ravie qu’on me propose de rencontrer le réalisateur et l’actrice, coscénaristes du film Eva en août (La Virgen de agosto).

  • Ma première question porte sur la partie la plus évidente du titre, le mois d’août. Est-ce que l’été est pour vous une saison particulièrement inspirante ?

J.T. : « Oui, j’aime particulièrement août, c’est mon mois préféré. Je trouve que généralement la vie passe très vite ; je me sens souvent assailli par cette vitesse. Or en août je trouve que la vie se met davantage à mon rythme intérieur, parce que je suis quelqu’un de très lent. Et le film a ce rythme-là. »

  • C’est un peu le discours que tient Eva dans le film. Pensez-vous qu’après la période de confinement que nous avons vécu, les spectateurs/trices vont être plus à même de saisir cette philosophie ?

« Ne pas mépriser ni considérer comme acquis ce qui est proche »

J.T. : « On en parlait avec Itsaso ces jours-ci. Tous les films, les livres, l’art, la vie, tout va être perçu différemment après ce confinement. Ce film essaie de valoriser les petites choses simples de la vie : se promener dans sa ville, voir des amis, remettre les choses en question, avoir un regard neuf sur ce qui est proche. Aller à la rencontre d’une telle expérience après une période comme celle-ci où on a tous et toutes eu le temps de réfléchir est sans doute bénéfique. »

I.A. : « C’est un peu prémonitoire car il y a dans le film une forme de revalorisation du local. Ne pas mépriser ni considérer comme acquis ce qui est proche. »

  • Parmi les choses que fait Eva durant cet été, il y a justement le fait de redécouvrir sa ville. Qu’est-ce que vous vouliez donner à voir de Madrid ?
La virgen de agosto__©losilusosfilms_prensa_05
©losilusosfilms

J.T. : « Il y avait l’idée d’être comme une touriste dans sa propre ville. Ça me semble intéressant que quand on voyage dans un pays étranger, on a une curiosité pour tout, que nous n’avons pas toujours pour notre ville. Cet été les gens vont pouvoir pratiquer cette idée des vacances dans leur propre ville.

Madrid est une ville très peu touristique. Quand je vois les bus touristiques des étrangers qui passent à Madrid, je souffre pour eux, parce que je me dis que la ville ne va pas leur plaire. »

I.A. : « Au moins dans les bus il y a l’air conditionné et ils pourront dormir ! »

J.T. : « J’ai toujours du respect et de l’admiration pour ces touristes, alors que normalement on les considère plutôt avec rejet. Mais je me dis il a fallu faire le voyage pour venir, avoir cette curiosité, dépenser de l’argent, et j’aimerais que ma ville les récompense de ça. Et je me dis que ce ne sera peut-être pas le cas. »

  • Le film est inspiré par le cinéma de Rohmer, dans le dossier de presse il est question du Rayon vert, mais je trouve que le film aurait pu s’appeler Conte d’été car Eva a une sorte de foi enfantine. Ça vous parle, le genre du conte pour parler du film ?

I.A. : « On aimait beaucoup Les nuits blanches de Dostoïevski, à cause de la rencontre sur le pont, dans l’adaptation de Bresson, Quatre nuits d’un rêveur. Ça nous plaisait beaucoup cette apparition de l’homme que la femme veut essayer de sauver, dans un renversement des genres. L’idée de petit conte, de fable un peu magique nous plaisait bien aussi, avec un écosystème de signes qui peuvent susciter la foi si on a le regard juste pour les observer. »

J.T. : « On peut dire aussi que c’est plutôt une succession de petits contes, un peu comme si chaque jour était une aventure. Parmi elles il y a cette histoire de Dostoïevski, qui est une source d’inspiration qui parcourt le cinéma, de manière avouée ou non (il me semble que Two lovers de James Gray y fait référence par exemple). On en a fait notre propre version. »

  • Le film a un sujet assez universel mais abordé d’un point de vue très féminin, qui inclut beaucoup de sujets de la vie des femmes rarement abordés au cinéma (les règles, l’éloignement des amies quand on devient mère…). Qui a apporté quoi dans l’écriture du film ?

« C’est ce mystère qui m’intéresse »

I.A. : « Je n’ai pas une conscience très claire de l’appartenance des idées à l’un ou à l’autre. C’est un esprit dont on essayait de s’approcher à tâtons. C’est vrai que c’est le premier de ses films qui a une femme comme personnage principal, donc il y a des éléments féminins qui se rapprochent de moi. Mais c’est à la fois lui, moi, nos ami(e)s… C’est un personnage qui est à un moment charnière, qui ne sait pas ce qui va se passer et essaie de se redéfinir, en tant qu’être humain. La dimension féminine s’est accrue en approchant du tournage, en se disant qu’il lui fallait des amies, avec l’histoire du reiki, ça s’est cristallisé petit à petit. »

J.T. : « Ça m’intéressait depuis longtemps de faire un film avec un personnage principal féminin, mais jamais je n’aurais pu le faire sans une alliée comme Itsaso, qui me donnait de la confiance, et sans mes autres collaboratrices. Mais je m’identifie aussi à Eva car c’est un personnage qui doute d’elle-même, de son métier ; sa quête philosophique d’elle-même, c’est quelque chose que j’ai expérimenté.

Pouvoir filmer les scènes de conversations entre femmes, de la bénédiction de l’utérus, des scènes où elle est seule chez elle, c’est ce qui m’a procuré le plus d’émotion sur le tournage car dans la vie, en tant qu’homme, je ne pourrais pas y assister. Ma préoccupation était de trouver l’endroit où je pouvais me positionner avec la caméra pour filmer cela avec respect, et je savais qu’il y avait forcément quelque chose qui m’échappait, que je ne pouvais contrôler, qui reste un mystère pour moi, mais c’est ce mystère qui m’intéresse. »

La virgen de agosto__©losilusosfilms_prensa_010
©losilusosfilms
  • Et comment avez-vous construit l’évolution du personnage, au début très silencieux, puis qui finit par s’exprimer en voix off à partir du milieu du film ?

« Le personnage se crée avec le film et en vient à le contrôler »

I.A. : « Ça nous plaisait beaucoup l’idée que le personnage se crée avec le film et en vienne à le contrôler. Il y a quelque chose d’un peu magique. La voix off apparaît au milieu du film dans une scène charnière, à la rivière. C’est aussi l’idée de s’approprier son corps, et l’eau est importante pour ça (sans vouloir entrer dans la symbolique de l’eau).

 

C’est un film très dialogué, les personnages se rendent meilleurs en parlant entre eux. Ils prennent forme à mesure que le film avance. »

La virgen de agosto__losilusosfilms_prensa_14
©losilusosfilms

J.T. : « Nous avons écrit rapidement une première version du scénario où il y avait déjà la structure des 15 jours. On n’a gardé que la trame et on a réécrit le contenu en approchant du tournage, et même pendant le tournage, avec de nouvelles idées qui apparaissaient. On ne voulait pas construire une histoire avec un arc narratif mais plutôt à partir de petits éléments, parfois contradictoires. Il y avait deux idées fortes qu’on voulait garder : le chapitrage en 15 jours et la scène centrale de la rivière d’où naît une conscience d’elle-même et de dominer le film, qui le divise en deux parties à partir du jour 7. Il y a aussi la scène où elle regarde avec une certaine émotion la procession religieuse qui passe sous sa fenêtre, alors que jamais elle ne descendrait pour s’y joindre. Mais elle porte un nouveau regard sur le fait religieux. »

  • Les personnages se construisent dans le dialogue, or la co-construction est un thème très actuel au cinéma (dont on a notamment parlé au sujet de Portrait de la jeune fille en feu qui éclatait le rapport muse/créateur), qu’est-ce que ça signifie pour vous ?

« Je crois beaucoup à la création à partir de la conversation »

J.T. : « Oui, on a vu Portrait de la jeune fille en feu, Itsaso me l’avait recommandé et on l’a beaucoup aimé. Je crois beaucoup à la création à partir de la conversation. C’est effectivement ce qu’on observe dans le film, mais aussi dans les comédies classiques américaines qu’analyse Stanley Cavell, qui sont des films où les dialogues sont très importants, où les personnages se confrontent dans les discussions et se découvrent ainsi. C’est aussi notre façon de travailler, en parlant et en réfléchissant ensemble. »

I.A. : « Mon expérience non seulement pour ce film, mais aussi dans mon travail avec une troupe, c’est que la création découle de la vie. L’écriture jaillit parce qu’on a vu ou vécu quelque chose, ce n’est pas juste professionnel. Créer, c’est quelque chose d’intime qui demande de la confiance, pour exprimer des choses qui peuvent parfois être nulles aussi, mais ce n’est pas une fin en soi, c’est quelque chose qui arrive. »

  • Quels sont vos prochains projets après ce film ?

J.T. : « Itsaso m’a invitée à participer à son prochain projet, entre théâtre et cinéma… »

I.A. : « Le voilà qui parle de moi pour ne pas parler de lui ! »

J.T. : « Elle est plus productive que moi ! J’ai fait une liste une fois de tous les projets de films qui me trottent dans la tête et il y en a une douzaine. Peut-être que je ferai les douze, peut-être aucun, on verra. Je n’ai pas un projet sur lequel je passe cinq ans, des choses tournent dans ma tête à l’état gazeux, et parfois il en sort un film. »

I.A. : « Je vais faire une série et ensuite je vais jouer dans une pièce de Pascal Rambert, d’abord à Rennes puis à Paris aux Bouffes du Nord [NDLR : Trois annonciations]. »

Merci à Jonás Trueba et Itsaso Arana pour cette conversation spontanée, ainsi qu’à leur interprète et à Pierre pour avoir rendu possible cette rencontre.

Eva en août, en salles le 5 août 2020.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :