« Madre », « sois sage ô ma douleur »

affiche-film-madreElena reçoit un appel de son fils de 6 ans, en vacances dans les Landes, qui lui dit que son père l’a laissé seul sur une plage inconnue. 10 ans plus tard, elle s’est installée là où Iván a disparu. Dans le café où elle travaille, elle croise Jean, qui lui fait penser à l’ado qu’Iván aurait pu devenir…

J’avais jusqu’ici dédaigné de découvrir le cinéma de Rodrigo Sorogoyen, les thématiques abordées par le réalisateur espagnol ne m’emballant pas plus que ça, en dépit des critiques élogieuses. Mais le scénario de son long-métrage Madre, adapté d’un court éponyme de 2017, a changé la donne.

La très puissante scène d’ouverture, à la tonalité de thriller dans la veine des films précédents du cinéaste, est en fait une reprise directe du court-métrage, qui nous met en présence d’Elena (Marta Nieto), dont le quotidien bascule soudainement avec un appel de son petit garçon, laissé seul sur une plage française par son père. En plan séquence, cette scène rappelle le procédé de The Guilty : on ne voit rien de ce qui arrive à l’enfant, tout est dans la voix, les bruits déformés par le combiné et l’imagination de la mère affolée mais aussi des spectateurs/trices. La tension monte crescendo, et nous voilà haletant(e)s prêt(e)s à suivre la jeune mère en quête de son fils.

Sauf que le réalisateur et la scénariste Isabel Peña ont fait un autre choix, celui de s’éloigner des attentes suscitées par le court-métrage et de leur genre de prédilection. Ce n’est donc pas un thriller que nous découvrons, et s’il y a bien des mécanismes de tension à l’œuvre dans l’intrigue, ils sont tout autres. Car nous retrouvons Elena dix ans plus tard, vivant à l’endroit où elle perdit la trace de son fils. De son calvaire de mère, on ne saura rien ou presque, que les rumeurs sur son passage la qualifiant de « folle de la plage ». Difficile de savoir ce que pense Elena, que la caméra regarde aller et venir d’assez loin, dans des plans grand angle sublimes sur les plages landaises, la laissant s’approcher puis s’évanouir hors-champ au rythme de la marée, la contemplant comme les gens qui ne comprennent pas sa douleur, mais qui le pourrait ? Sauf que contrairement aux autres personnages bien prompts à la juger, la caméra adopte le regard du jeune Jean, une vision curieuse, attentive, intéressée, qui ne comprend pas tout certes mais a envie d’essayer, en tout cas de laisser une chance à l’échange et à l’ouverture d’advenir.

Au jeu à la fois taiseux et intense de Marta Nieto répond la fraîcheur assurée du jeune homme incarné par Jules Porier, déjà dans un rôle proche de l’arrogance dans Play, mais qui ici trouve l’occasion de déployer plus de finesse et de sensibilité à mesure du rapprochement avec Elena. La relation fondée sur le non-dit se densifie au fil des plans, à mesure qu’une tension de plus en plus érotique instille le malaise. Les parents du jeune homme (le couple Anne Consigny-Frédéric Pierrot qui reprend du service après Les Revenants), comme le compagnon d’Elena (Alex Brendemühl, vu dans Mal de pierres déjà aux prises avec une compagne dont l’intensité le dépassait), reflètent l’incapacité sociale à saisir les tenants et aboutissants d’un lien mystérieux, qui pourrait aussi bien détruire que guérir. Toute la beauté du film consiste à laisser les choses se faire, à observer avec une sorte de distance bienveillante les trajectoires des personnages principaux, leur donnant l’opportunité d’aller au bout de leurs intuitions et de leurs sentiments, quand bien même ceux-ci heurteraient leur entourage. Les paysages estivaux, le désir adolescent, la bienveillance, l’interdit tacite que l’on brave, on n’est pas si loin de ce que j’avais aimé par-dessus tout dans Call Me By Your Name. Pas étonnant donc que ce Madre m’ait profondément séduite et happée, et que le charme incertain de ses personnages ait opéré tout en subtilité.

3 commentaires sur “« Madre », « sois sage ô ma douleur »

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  1. J’avais vraiment adoré le court-métrage, je ne savais pas qu’il avait été adapté mais cet article m’a bien donné envie de voir le film
    Merci pour le partage !

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