« L’économie du couple », une séparation des biens

leconomie-du-coupleMarie et Boris se sont aimés et ont ensemble des jumelles, Margaux et Jade. Aujourd’hui, ils se séparent, mais Boris n’a pas les moyens de se loger ailleurs, alors ils continuent d’habiter le même appartement…

J’avais repéré depuis longtemps le film de Joachim Lafosse, mais ce que j’avais vu de lui ne m’avait pas poussée à me jeter sur le reste de sa filmographie, pour deux raisons. D’une part j’avais été un peu déçue de son adaptation du si beau Continuer de Laurent Mauvignier parce que le film éludait tout le passé des personnages, pourtant capital pour comprendre leurs enjeux. D’autre part, j’avais trouvé À perdre la raison très fort, mais vraiment plombant, donc j’avais gardé à l’esprit qu’il valait mieux être d’humeur supérieurement positive pour s’embarquer dans un tel visionnage.

Finalement je ne regrette absolument pas cette découverte, car le film est très riche, juste et pertinent sur bien des aspects du couple et de la séparation.

D’abord il y a ces deux adultes, Boris et Marie (Cédric Kahn et Bérénice Béjo). La tension est palpable entre eux à chaque plan, tout dans leur gestuelle, leurs regards, leurs crispations dit sans besoin d’aucun flashback le passé qui s’est évanoui et tout l’imbroglio du présent. La scène du dîner entre amis est particulièrement poignante, tendue et réaliste. On voit bien à quel point ces deux-là sont différents jusque dans leur vision de la vie : lui n’a jamais l’air de travailler, remet tout à plus tard, considère que les sentiments valent plus que l’argent quitte à nier la réalité concrète du quotidien, elle a davantage les pieds sur terre, la conscience de l’argent quand bien même ce n’est pas elle qui en aurait manqué enfant, l’urgence du quotidien (autrement dit la charge mentale) sur les épaules. Le fossé qui s’est creusé aboutit à la situation qu’elle dépeint, consternée du carnage : ce qui paraissait séduisant est devenu haïssable, au point qu’elle se demande à la fois comment elle a pu autant aimer cet homme et comment elle peut aujourd’hui le détester si viscéralement. Leur danse empruntée pour se croiser ou ne pas se croiser, esquiver ou provoquer les conflits, par moments hésiter au seuil de la rupture définitive, esquisser une tentative de renouveau, est juste et sensible et beaucoup d(‘ex)-couples s’y reconnaîtront sans doute.

Puis il y a les enfants, deux petites filles dont on perçoit subtilement au gré des actes de la vie courante l’opposition des caractères. Margaux l’expressive, adepte du foot et qui rigole à la moindre chatouille, et Jade, plus secrète, poker face sauf à l’heure de voir sa mère s’éloigner dans un déchirement. Elles pourraient être tout l’enjeu de la lutte entre leurs parents, mais finalement, même s’il est beaucoup question des « jours » de chacun(e) auprès d’elle, la décision d’une garde partagée semble aller de soi.

Ce qui cloche, et qui donne son titre au film, c’est un problème tout à fait matériel : quelle part de l’habitation commune revient à chaque membre du couple ? On retrouve la question de la dépendance matérielle qui apparaissait déjà dans À perdre la raison comme cause majeure du délitement des relations et de l’avènement d’un climat mortifère. J’ai apprécié que le scénario choisisse une situation plus originale que le classique « l’homme qui travaille a de l’argent, la femme au foyer dépend de lui ». Car ici, c’est Marie qui fait bouillir la marmite avec régularité. L’appartement, objet des tractations, devient un lieu à la fois de chaleur et de complicité (les moments avec les filles, la scène sur « Bella » de Maître Gims) mais aussi de douleur et d’enfermement parcouru par l’électricité des conflits. La caméra filme l’espace qui semble se rétrécir à mesure que la situation se fait plus inextricable. On aurait métaphoriquement l’impression de se trouver dans la cellule de Fort Boyard au plafond qui s’abaisse petit à petit. Les protagonistes finiront-ils écrasés sous le poids du conflit ? C’est tout l’enjeu de ce film brillamment écrit.

3 commentaires sur “« L’économie du couple », une séparation des biens

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  1. Je l’avais repéré à sa sortie mais je l’ai loupée je le visionnerai bien, car c’est assez originale car on n’en parle jamais et on ne peut plus d’actualité !

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