Entretien avec Marco Berger autour du film Le colocataire (Un rubio)

J’ai eu la chance de pouvoir découvrir Le colocataire juste avant son passage au festival Chéries-Chéris. Lors d’un séjour du réalisateur argentin Marco Berger à Paris, j’ai pu le rencontrer pour en parler avec lui.

  • D’abord je voulais savoir, simplement, comment était née l’idée de ce film ?

« C’est un film qui vient d’une amitié »

M.B. : « Pour ce film, ça a été très différent des autres, parce qu’il est né de mon amitié avec Gaston Re, qui interprète le personnage principal. Nous avons fait Taekwondo ensemble et sommes devenus des amis proches. Nous sommes allés à la campagne ensemble, à la plage avec des amis, nous parlions tout le temps de cinéma, de jeu d’acteur… Je savais qu’il était extrêmement talentueux, et je lui ai dit que je voulais montrer son travail d’acteur et faire un film autour de ça. C’est comme ça que j’ai construit l’idée de ce personnage, très timide et différent, qui vient d’une banlieue, qui n’est pas artificiel. Il a aimé le personnage, alors j’ai commencé à développer l’intrigue du film autour de ce personnage. Donc c’est un film qui vient d’une amitié. »

  • Et comment avez-vous choisi l’acteur qui allait lui donner la réplique ?

M.B. : « Gaston avait apprécié le personnage et le script. Ensuite ça a été difficile au début de trouver un acteur pour jouer cet autre personnage qui devait être si spécial. Tout ce qu’on savait, c’est que ça devait être quelqu’un de très magnétique avec tout le monde. On était dans un café, celui de la scène où le blond dit à sa copine qu’il ne peut plus être avec elle. On était assis là, et tout à coup « mais oui, il y a cet acteur, il est aussi danseur, je l’ai vu dans une pièce qui s’appelle Un poyo rojo ». Je me suis dit « tout le monde désire ce type, les garçons, les filles, il faut que ce soit lui ». J’ai dit à Gaston que si ce n’était pas lui, je serais vraiment déçu. On lui a écrit un mail. Il a répondu qu’il était en voyage. Alors je lui ai répondu, en plaisantant « vous savez qui vous écrit ? » et là il a dit « oh désolé, oui je veux être dans ce film ! Je ne m’étais pas rendu compte que c’était vous, je connais votre travail et je veux faire ce film avec vous. »

Je l’ai engagé sans savoir comment cela allait fonctionner avec Gaston. Puis j’ai pris des photos d’eux ensemble et il y avait une alchimie et j’ai su que ça allait marcher. »

Le-colocataire-02

  • Est-ce que dès le début vous saviez comment l’histoire se terminerait ?

M.B. : « Je savais que ce serait une relation triste, que ça ne serait pas un happy end, d’une certaine façon, pas une comédie ou une romance. Je crois qu’on peut le sentir depuis le début du film, alors que dans Hawaii ou Taekwondo, même s’ils ne le savent pas, on sent que ça pourrait marcher. Dans ce film, la relation ne va pas, depuis le début. Lors de la première scène de sexe, il [Juan] ne dit rien et lui fait signe de sortir, c’est un symbole de leur relation. Je savais donc depuis le début que ce serait une critique d’une relation qui n’est pas vécue au grand jour. »

  • L’histoire est très dépendante du lieu où elle se déroule : l’appartement des colocataires est presque un personnage de l’histoire. Est-ce que le lieu que vous avez trouvé pour tourner a influé sur le scénario ?

« Un lieu, des acteurs, un scénario et moi »

M.B. : « Oui. Vous savez, mes films sont très indépendants. Nous avons juste un lieu, des acteurs, un scénario… et moi ! Nous avions besoin d’un logement, et l’autre producteur, Lucas [Papa] nous a dit qu’il y avait ce logement qui était vide depuis la mort de sa grand-mère. C’était un immeuble vide. La cuisine avait été refaite parce que la mère du producteur voulait louer l’appartement. J’ai vu le lieu, je me suis dit que ça pourrait le faire. Alors j’ai commencé à penser au script. Parce que quand on écrit un scénario, on invente une maison imaginaire. Et ensuite il faut la transposer sur la réalité. Alors j’ai appelé Natalia [Krieger], la directrice artistique, et elle a construit tout l’appartement à partir de rien : les rideaux, les meubles, elle a tout fait avec très peu d’argent. La cuisine était trop moderne alors on l’a refaite, mais du coup les tiroirs et les placards ne pouvaient pas s’ouvrir, c’était juste du bois plaqué ! Tout ce qu’on voit, c’est le travail de Natalia et son équipe. Évidemment nous en avions discuté, car j’aime le travail avec les couleurs. Ici, tout est dans la chevelure blonde et le bois, je voulais une couleur caramel partout, un orange opaque, un peu de jaune, de doré. Tout l’appartement est dans ces couleurs. »

  • C’est presque plus un décor de théâtre que de cinéma, avec ces faux meubles qu’on ne peut pas utiliser…

M.B. : « Oui, cette cuisine était vraiment un théâtre. Le reste de l’appartement était vrai par contre. Avant de réaliser cette cuisine, Natalia nous avait envoyé un dessin, et j’ai tout vérifié dans le scénario : est-ce qu’il n’allait pas falloir ouvrir un tiroir pour prendre une cuillère ou quoi que ce soit ? Mais non, donc c’était possible. Le frigo, qui est utilisé une fois dans le film, était un vieux frigo cassé : à la fin du film on l’a mis aux encombrants ! »

  • Le film m’a fait l’effet d’une partie de cache-cache entre les deux acteurs principaux et la caméra : il y a beaucoup de regards entre deux portes… Est-ce que c’était compliqué à filmer ?

Le-colocataire-03

« J’ai fait tant de films que je finis par en apprendre quelque chose »

M.B. : « Non, parce que je suis pas mal spécialiste de ça. Les regards en coin, la tension, j’ai fait ça tellement de fois dans mes films. J’aime beaucoup cette phrase que j’ai entendue de Michel Gondry : « Je préfère la quantité que la qualité. » C’est une blague bien sûr, mais je me l’applique. J’ai fait tant de films que je finis par en apprendre quelque chose. Au bout d’un moment, on sait, combien de temps doit durer ce regard, où placer la caméra, comment délimiter le cadre. Et après je fais le montage. C’est une combinaison entre le scénario, la réalisation et le montage pour obtenir ça, cette « magie ». »

  • Est-ce que vous donnez des instructions précises aux acteurs ou y a-t-il une part d’improvisation ?

M.B. : « Quand j’étais jeune – je ne suis pas très vieux, mais quand j’étais encore plus jeune, quand j’ai commencé à étudier le cinéma – j’ai lu un livre de Woody Allen où il dit qu’il choisit toujours des acteurs brillants et très intelligents. Donc quand ils lisent le scénario, ils savent quel en est le cœur, ce qui est caché entre les lignes. Il les laisse jouer, et ensuite il façonne leur travail. C’est ce que je fais. Je leur fais confiance. Et si jamais je vois quelque chose qui ne me plaît pas, j’interviens pour dire « là, je ne pense pas qu’il sourit » ou « il ne trouve pas ça drôle » ou « il est plus calme ou plus énervé » mais d’abord, je les laisse travailler. Et il y a des acteurs qui sont si bons que je n’ai jamais à les diriger. Dans chaque scène, ils savent ce qu’ils doivent faire. Je dis toujours ça de Javier de Pietro, avec qui j’ai tourné deux fois, dans Absent et Volatile. C’est le genre d’acteurs qu’on ne peut jamais diriger, parce qu’il sait. Il est si intelligent et talentueux que dès qu’on filme on se dit « c’est ça ! ». Les acteurs doivent avoir tout le déroulé du scénario en tête pour comprendre ce qui se passe, et c’est son cas. »

  • Le film parle du regard des autres. La présence constante des amis dans l’appartement est-elle une façon de symboliser l’omniprésence du regard social qui contrôle les gens ?

M.B. : « Oui, je voulais mettre en scène cette partie de la société où tout le monde doit savoir ce que vous faites, rien n’est privé. C’est très courant en Amérique du Sud. C’est très différent en Scandinavie par exemple. Chez nous, c’est un peu comme le modèle italien : tout le monde parle les uns des autres, sait tout sur tout… Dans le film il y a ce groupe d’amis hétéronormé, toujours dans les parages donc dangereux. S’ils n’étaient pas là et qu’ils étaient seuls dans l’appartement, tout serait différent. Cet appartement est toujours plus ou moins plein de gens. D’où l’ouverture avec un ami qui dort sur le canapé, et l’autre qui prend une bière dans le frigo, et la fin du même genre. Même si Juan reste dans l’immeuble, il y a toujours un ami sur le canapé et un autre dans la cuisine. C’est un genre de groupe de contrôle hétéro. »

  • Derrière leur histoire intime, il y a une critique de la société.

« C’est la première fois que je critique le monde extérieur »

M.B. : « Oui, c’est la première fois que je critique le monde extérieur. Dans Plan B ou Hawaii, les problèmes des personnages dépendent d’eux, ils font face, ou pas, au fait d’être gay. Mais dans Le colocataire, le plus gros problème, c’est le contexte, leur univers. »

  • La scène de fin avec la petite fille est très forte et belle. Pouvez-vous me raconter comment c’était de la tourner avec cette enfant ?

M.B. : « Cette enfant, je la connais depuis qu’elle est née. C’est la fille du compositeur avec qui j’ai travaillé pendant toute ma carrière, depuis 10 ans. Un jour, sa fille a dit « je veux être actrice » et il a dit « ok, on pourrait lui faire un rôle dans le prochain film ». Dans Le colocataire, c’était parfait, parce que Gaston et elle pourraient vraiment passer pour père et fille. Alors j’ai écrit ce rôle pour elle.

C’était facile. Il n’y avait pas trop de pression, c’était juste moi, mon frère à la photo, l’équipe son… Quelques personnes dans un parc, et on avait toute la journée pour faire cette scène. Donc je crois qu’elle n’était pas stressée. Elle voulait être actrice, et c’est une petite fille très futée. Je ne sais même plus si je lui ai dit quelque chose, elle était tellement pure dans son jeu. C’était vraiment son travail, c’est elle qui a produit ça. Et moi j’étais fasciné de voir qu’elle jouait si bien. Et c’était très émouvant.

Au montage, quand on place cette scène à la fin du film, on sait que ça va marcher, parce que c’est comme une clé qui referme toutes les thématiques du film, en un sens. »

  • Est-ce qu’elle avait conscience des enjeux présents dans le film ?

M.B. : « Oui, depuis qu’elle est née, je suis toujours dans les parages, et on travaille avec son père sur mes films qui parlent du fait d’être gay. Ses parents sont très modernes donc je pense qu’elle a tout compris. Elle sait qu’elle ne peut pas voir le film parce qu’il y a des scènes dénudées. »

  • Est-ce que vous espérez, en voyant cette jeune génération, qu’un jour viendra où ce type de film ne correspondra plus à la société ?

« Aussi normal que d’aimer le chocolat ou les fruits »

M.B. : « Oui, j’espère ! Je dis toujours que le monde changera vraiment quand un garçon pourra rentrer de l’école et dire à sa famille « je suis amoureux de ce garçon canon de ma classe ». Parce qu’aujourd’hui une fille peut le dire à propos d’un garçon, ou un garçon d’une fille, quand ils ont 6 ans, s’appeler « mon amoureux/se » et s’écrire des lettres etc. Quand la société aura évolué, que tout le monde s’en moquera qu’on soit gay ou pas, les enfants ressentiront le fait d’aimer les garçons ou les filles comme quelque chose d’aussi normal que d’aimer le chocolat ou les fruits. Et personne ne posera de questions. Je pense que c’est le futur. Pas tout de suite, ça prendra du temps, on ne sait pas combien. Peut-être moins en Europe, mais dans certains pays c’est même encore interdit d’être gay, avec une peine de mort. Ici à Paris, on voit que les choses évoluent, mais ailleurs, parfois on est encore dans des temps très anciens. »

  • Le film a été présenté au festival Chéries-Chéris, et Gaston Re a obtenu un prix d’interprétation. Vous étiez particulièrement heureux et fier de cette récompense ?

M.B. : « Oui, très très heureux. Je connais bien Chéries-Chéris, la plupart de mes films sont passés par ce festival. Et comme pour moi le but du film était vraiment de mettre en valeur le travail de Gaston, ce prix tombait très bien. »

  • Quelles ont été les scènes les plus faciles et les plus compliquées à tourner ?

Le-colocataire-04

M.B. : « Les scènes de tension sexuelle sont pour moi les plus faciles à tourner, parce que les acteurs n’ont rien à faire. Juste attendre que je place la caméra. Je me sens comme un poisson dans l’eau pour faire ça.

Le plus difficile c’était de composer avec des éléments techniques, par exemple attendre le train à la fenêtre. Il fallait qu’au moment d’ouvrir la fenêtre le train passe. Sur la terrasse aussi quand il voit le train arriver. Et aussi la scène où on dirait qu’ils descendent du train, alors qu’en fait ils étaient derrière un arbre. Tous les plans avec les trains en fait ! Quand on devait attendre qu’il passe dans onze minutes et qu’il faisait froid…

Et aussi les scènes de sexe. Les deux acteurs sont hétéros, ce n’est donc pas toujours facile d’être si proche d’un autre corps. Et ils ont dû s’embrasser tellement de fois ! Même si je leur ai appris comment avoir l’air de s’embrasser devant la caméra sans s’embrasser pour de vrai. Mais c’est si intime parfois, pour des gens qui ne sont pas un couple mais des collègues de travail. Parfois c’est un peu compliqué. Et puis il faut faire attention aux corps, que rien ne soit jamais moche, parce que j’aime représenter la nudité et les baisers d’une façon esthétique. »

  • C’est tellement bien fait que ça ne m’était pas venu à l’esprit que les acteurs puissent être hétéros… On dirait presque des scènes non simulées dans le film…

M.B. : « Pourtant ils étaient très éloignés d’une vraie relation sexuelle. Bien sûr dans le film ça a quelque chose de magique, et les gens aiment penser qu’ils sont vraiment amoureux et qu’il y avait quelque chose de réel, mais non. Quand on tourne, ces moments ne sont pas amusants ni sexy, c’est plutôt ennuyeux et on a même un peu honte parce qu’il faut demander aux gens de se déshabiller… Maintenant ça va mieux, tout le monde fait confiance à mes films, mais quand j’ai commencé, peut-être que les acteurs se demandaient si le réalisateur n’était pas un peu pervers… Donc il faut être très froid et précis et dire « là le job c’est ça, il faut être nu et que tu l’embrasses ». Si on le fait avec beaucoup de distance, ça marche. »

  • C’est pour ça qu’il y a ce nouveau métier à Hollywood, coordinateur d’intimité…

« C’est mieux d’avoir quelqu’un pour gérer les scènes intimes »

M.B. : « Et ils ont des doublures, aussi. En Argentine, on a eu ce problème avec une fille, qui était assez jeune, et elle avait une scène de baiser avec un homme de 35-40 ans, et elle a eu l’impression qu’il essayait de l’embrasser pour de vrai, c’était très confus. C’était il y a dix ans, et sur le coup tout le monde l’a traitée de folle. Et maintenant les gens commencent à s’excuser parce que ça a été vraiment dur pour elle et personne ne la croyait. Donc je pense que c’est vraiment super d’avoir quelqu’un sur un tournage qui soit là pour dire « ok, tu vas devoir être dénudé(e) dans cette scène, est-ce qu’il y a quelque chose qui t’effraie ? Est-ce que tu veux qu’on travaille cette scène de baiser ? S’il doit embrasser ta poitrine, comment veux-tu que ça se passe ? » C’est mieux d’avoir quelqu’un pour gérer ça, et pouvoir en parler avant. Dans les films, il faut que ça paraisse hot, mais sur les tournages on doit faire vraiment attention avec ça. »

  • Quels sont vos prochains projets ?

M.B. : « J’ai été au festival de Rotterdam avec un nouveau film, qui s’appelle Young Hunter. Je pense qu’il sortira en France l’année prochaine. J’ai un scénario prêt, et un en cours aussi. J’aime avoir toujours plein de projets en tête. Pour l’instant je me sens encore assez fort pour faire d’autres films, je ne sais pas combien de temps je continuerai à tourner, peut-être jusqu’à ma mort, je ne sais pas ! Mais pour l’instant j’aime penser au futur avec deux ou trois idées à la fois dans ma tête. »

Traduction Lilylit

Le colocataire, en salles mercredi 1e juillet 2020.

2 commentaires sur “Entretien avec Marco Berger autour du film Le colocataire (Un rubio)

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :