Entretien avec Noémie Merlant autour du film Jumbo

 

J’ai eu la chance de découvrir Jumbo en février et de pouvoir rencontrer son actrice principale et sa réalisatrice (entretien à retrouver ici) juste avant le confinement.

  • Qu’est-ce qui vous a donné envie de jouer le personnage de Jeanne ?

« Comprendre par l’émotion, c’est ça le cinéma »

N. M. : « Ce qui m’a donné envie c’est cette histoire incroyable, différente, qui m’a amenée ailleurs quand j’ai lu le scénario. Ça m’a fait sortir de ma zone de confort, comme si j’avais pris ce manège avec Jeanne et que j’avais complètement lâché prise pour reconnecter avec quelque chose. J’aime le point de vue de Zoé, qui essaie de comprendre par l’émotion. C’est ça, le cinéma. »

  • Est-ce que le fait qu’il s’agisse d’un long-métrage, et qu’il soit réalisé par une femme ont fait partie des critères de choix ?

N. M. : « Ce n’est pas un critère. Mais peut-être que les premiers films et les films de femmes apportent de nouvelles sensibilités, de nouvelles expériences, c’est peut-être lié. En tout cas c’est inconscient. »

  • Vous avez beaucoup incarné des personnages qui font des choix forts et courageux, ce qui est aussi le cas de ce rôle. Ce type de rôle vous plaît particulièrement ?
JUMBO Photo 6 © 2019 Insolence Productions – Les Films Fauves – Kwassa Films
©2019 Insolence Productions – Les Films Fauves – Kwassa Films

N. M. : « Jeanne peut paraître très naïve, introvertie, timide, mais en fait c’est aussi une femme forte dans le sens où elle a un désir différent, et elle y va. Elle amène les autres à essayer de la comprendre, et elle avance jusqu’à l’émancipation, jusqu’au bout de ses désirs. Et en ça je trouve que c’est un personnage très fort. C’est important pour moi, oui, de faire des personnages qui, peut-être dérangent au départ, mais sont justement d’une richesse incroyable. »

  • Comment avez-vous préparé ce rôle ?
JUMBO Photo 9 © 2019 Insolence Productions – Les Films Fauves – Kwassa Films
©2019 Insolence Productions – Les Films Fauves – Kwassa Films

 

N. M. : « Il y a eu plusieurs étapes. Avec Zoé on a beaucoup travaillé sur un documentaire sur Erika Eiffel et d’autres jeunes femmes dont une qui est amoureuse d’un manège à sensations fortes, ça a été une première source d’inspiration. Après il y a l’idée de voir Jeanne comme quelqu’un qui a une autre sensibilité au monde. D’une part aux personnes, mais aussi à l’atmosphère, aux couleurs, aux lumières, au mouvement. Parce que ce sont souvent des personnes qui sont autistes ou qui ont subi un traumatisme (pas toujours, parce qu’Erika Eiffel nous a dit que pour elle il n’y avait rien de tout ça). Du coup c’est un mélange de toutes ces histoires, sans prendre un parti-pris de dire que Jeanne est autiste. On ne sait pas, et ce n’est pas important. Mais elle a une autre vision, une autre sensibilité au monde, et ça c’est important. Elle, cette histoire d’amour, elle y croit. Elle existe dans son regard et c’est pour ça que Jumbo prend vie. C’est pour ça qu’on la vit vraiment avec elle.

Donc on a travaillé sur le corps au départ, pour trouver cette sensibilité en même temps très poétique, très lunaire, et ancrée dans le sol, dans la matière. C’est une manière de toucher, de regarder, un corps et un regard différents quand elle est avec sa mère, avec des hommes, ou quand elle est seule ou avec Jumbo, où elle est beaucoup plus en vie, beaucoup plus souriante et plus libre.

Puis la connexion avec Jumbo, je l’ai travaillée comme une histoire d’amour, avec les étapes de la montée du désir, cette idée que c’est un peu un dialogue avec elle-même. Elle projette sur Jumbo des envies. »

  • Et comment tourne-t-on une scène avec un partenaire qui ne parle pas car c’est un objet ?

« Je me suis dit « je crois que j’aime ça » et j’ai aimé ça »

N. M. : « On y croit ! C’est un peu ça, c’est le pouvoir de la croyance. Moi quand j’étais sur le manège – alors que je déteste ça, j’ai peur – je me suis dit « Jeanne aime ça, je crois que j’aime ça, je joue que j’aime ça ». Et j’ai aimé ça. C’est un peu comme la mère de Jeanne qui décide d’accepter cette histoire, et à la fin elle y croit un petit peu, puisque les lumières s’allument !

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©Williamk

Il y avait aussi l’idée d’un dialogue avec soi-même, parfois on se parle ou on parle à un objet. Ça m’arrive, et j’ai parlé avec Jumbo en lui disant « s’il te plaît fais attention à moi » ou « merci Jumbo, ça s’est bien passé ». »

  • Pendant le tournage, le manège s’allumait vraiment et émettait des sons ou ça a été ajouté après ?

N. M. : « Toutes les lumières avaient été retravaillées sur le manège, donc quelqu’un pouvait répondre directement.

  • Est-ce qu’il y a eu des scènes particulièrement difficiles à tourner ?

N. M. : « Celles-ci étaient compliquées, toutes celles où je devais lui parler. »

  • Et jouer une relation mère-fille avec Emmanuelle Bercot, c’est comment ?
JUMBO Photo 2 © 2019 Insolence Productions – Les Films Fauves – Kwassa Films
©2019 Insolence Productions – Les Films Fauves – Kwassa Films

N. M. : « C’était un réel plaisir de jouer avec elle ! C’est une comédienne très généreuse, pleine de vie, qui a beaucoup d’humour aussi, donc on s’éclate. Elle n’a pas peur, moi non plus, donc on y va et ça peut partir très loin. Ce qu’il fallait parce que c’est une relation très fusionnelle, presque toxique. C’est très important dans le film. Jeanne va demander à sa mère de rencontrer l’objet de son amour, et le cœur de l’histoire c’est aussi la façon dont elles vont dépasser ça ensemble.

  • Il me semble que c’est aussi un film sur le rapport au regard des autres et aux normes sociales. Est-ce que ça ne crée pas un écho avec le métier d’actrice, le fait d’être confrontée au regard du monde dans ses choix de carrière etc. ?

« Le métier d’acteur c’est se mettre à la place des autres, élargir notre rapport au monde »

N. M. : « Le métier d’acteur c’est de se mettre à la place des autres à chaque fois qu’on entre dans la peau d’un personnage, c’est sortir de notre zone de confort, essayer d’élargir notre vision, notre rapport au monde. C’est aussi d’élargir la société, son cadre qui peut être trop fermé, d’accompagner une vision d’un auteur, d’un réalisateur vers ce dialogue-là avec les spectateurs. Que les personnages soient dans l’idée de sortir du cadre, c’est donc important, pour moi en tout cas. »

  • Les personnages que vous incarnez déjouent souvent des normes, et à l’échelle d’une filmographie, ça constitue quelque chose d’assez engagé…

« Casser les codes m’intéresse »

N. M. : « Au départ c’était inconscient, et plus j’avance plus ça se dessine vraiment. C’est une volonté d’amener ailleurs. L’idée du voyage peut être placée à différents endroits, ça peut être juste un voyage esthétique avec un réalisateur, aussi. Ou un engagement dans le ton d’un film. Mais cette idée de casser les codes m’intéresse, oui. »

  • Est-ce que pour vous la façon dont ces films interrogent les choix d’une femme, ça fait partie de ce qu’on appelle maintenant le female gaze ?

« Ne pas stagner, ça me semble très important »

N. M. : « Le female gaze c’est une manière de bouger les normes. Il y en a d’autres, mais ça en fait partie. Parce que ce sont des histoires d’intime, de sensations, de sensibilités, de points de vue qui n’ont pas été exprimées, entendues, représentées. Ça amène une ouverture, ça invite à autre chose, ça crée du dialogue, qui crée lui-même plein de surprises. C’est positif tout ça. Le female gaze, j’ai l’impression que cette notion est un peu confuse pour beaucoup de monde, mais c’est même aussi un regard des femmes sur les hommes. Par exemple dans le film le personnage de Sam [le compagnon de la mère], c’est un personnage masculin hyper positif. Il est fragile, sensible, il soutient. Je trouve qu’il y a un regard féminin aussi là-dedans. C’est parfois difficile pour les hommes de parler d’eux-mêmes, de montrer une certaine fragilité. Et là, la façon dont Zoé a écrit ce personnage, je trouve ça intéressant. Du coup ça casse les normes, ce female gaze, mais d’un point de vue positif pour moi. Ça ouvre, ça permet d’avancer, et cette idée de mouvement, de ne pas stagner, ça me semble très important. »

  • Justement, même si on voit beaucoup moins les personnages masculins, ils donnent lieu à des scènes importantes du film. Je pense par exemple à une scène avec Bastien Bouillon qui évoque la question de la zone grise du consentement…
JUMBO Photo 7 © 2019 Insolence Productions – Les Films Fauves – Kwassa Films
©2019 Insolence Productions – Les Films Fauves – Kwassa Films

N. M. : « Dans cette histoire il y a aussi tout l’impact des attentes et du désir projeté de sa mère. Ça impacte Jeanne profondément, jusqu’à se dire qu’il faut qu’elle ait cette première fois avec cet homme, alors qu’au fond elle n’en a pas du tout envie. Mais c’est le désir qu’elle est censée avoir selon la société. Elle se force à faire ce qu’il faudrait qu’elle fasse. Donc ça questionne le consentement, mais dans un sens large. »

  • Quels sont vos prochains projets après ce film ?

« Continuer à réaliser et à jouer, ne pas avoir à choisir »

N. M. : « Là je travaille sur mon premier long-métrage, qui a été fait « à l’arrache ». On est en montage et je suis contente. C’est chouette aussi de réaliser. Je ne sais pas ce que ça va donner mais j’aime bien ce qui se passe. Je trouve ça intéressant, on verra si les autres pensent la même chose. Mais je vis un bon moment. J’espère pouvoir continuer à réaliser et à jouer aussi, ne pas avoir à choisir. »

Merci à Noémie Merlant pour ce moment de réflexion dans ces circonstances si particulières et à Julie pour l’organisation de cet entretien.

Jumbo, en ouverture du Champs-Élysées film festival online mardi 9 juin et en salles le 1e juillet.

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