« Plonger », « sois sage ô ma douleur »

affiche-film-plongerEntre César et Paz, la rencontre est passionnelle. L’ancien reporter rêve de se poser et construire une vie de famille, alors que la jeune photographe veut partir au Yémen pour retrouver l’inspiration. Elle tombe enceinte…

Movie Challenge 2020 : un film autour d’une grossesse

J’avais vu souvent le roman de Christophe Ono-dit-Biot dans les mains de lecteurs/trices du métro à l’époque de sa sortie, mais je ne savais pas très bien de quoi il était question et je n’étais pas spécialement curieuse de son adaptation. Jusqu’à ce que j’entende Laurent Stocker lire et expliquer la scène de première vue entre les deux personnages, à la faveur d’une des nombreuses pastilles culturelles que le confinement a vu fleurir en ligne.

Je n’avais pas le roman sous la main, alors j’ai découvert cette histoire à travers l’adaptation qu’en a réalisée Mélanie Laurent en 2017. J’avais apprécié sa précédente adaptation, Respire, en particulier pour sa sublime photographie. Ici, on retrouve Arnaud Potier comme directeur de la photo, et son travail est tout aussi magnifique. J’ai vraiment pris un plaisir esthétique dingue à admirer chaque plan, les cadrages, les lumières très colorées. C’est le genre de film où l’on voudrait prendre des captures d’écran des « perfect shots » toutes les 3 minutes. Toute la première partie en particulier, qui s’attarde sur le personnage de Paz, est une sublimation de María Valverde à chaque plan.

C’est d’autant plus marquant que l’esthétique s’accorde au propos. Je trouve ce film vraiment intéressant en termes de female gaze : c’est Paz que l’on suit, et elle seule, afin de tenter de percer le mystère de sa vie émotionnelle. C’est pourquoi on ne voit jamais César sans elle (on sait à peine quel est son travail par exemple), c’est pourquoi aussi jusqu’à la moitié exacte du film on ne voit jamais vraiment le visage de l’enfant, c’est aussi pourquoi les murs gris de l’appartement s’accordent à sa sensation d’emprisonnement. Très bien construit, tant dans la structure narrative globale que dans la précision du montage, le film nous donne à comprendre la violence de l’enfermement d’une femme dans un mode de vie qui ne lui correspond pas. Ce n’est pas anecdotique que, très tôt dans le film, on entende Paz répondre qu’elle ne désire pas d’enfants. La jeune femme est guidée par son instinct artistique, ses projets l’habitent tout entière, et ce que César lui reprochera (d’être absorbée dans son intériorité au point de ne pas pouvoir prendre en compte les autres) est ce qui la constitue. Cette richesse intérieure n’est pas une qualité ou un défaut en soi, elle est simplement incompatible avec un quotidien de mère au foyer.

Toute cette première partie est audacieuse dans son propos, dans son personnage féminin et dans le traitement des affres de celui-ci. Malheureusement, une bascule s’opère au milieu, qui n’est pas imputable à l’adaptation mais bien au roman dont le film est tiré. Nous avons une situation inextricable, avec une femme malheureuse dans sa vie de mère et de compagne, un homme qui ne peut accepter qu’elle aille s’accomplir en voyageant dans des pays dangereux, et un bébé au milieu qui n’a rien demandé à personne. Comment résoudre la tension entre les aspirations de l’une et de l’autre ? Le choix retenu est d’une facilité à pleurer. Certes, l’histoire du requin est assez belle (elle rappelle notamment La Baleine thébaïde ou Poissonsexe). Mais fallait-il absolument un drame qui remette l’homme (Gilles Lellouche, auquel je n’ai rien à reprocher en termes de jeu) au centre de l’histoire et lui rende le rôle si classique de « celui qui cherche à sauver (au moins métaphoriquement) son épouse » ?

Le film de Mélanie Laurent est à mon sens un objet d’analyse passionnant, parce qu’il confronte l’écriture d’un homme, Christophe Ono-dit-Biot, au regard d’une femme réalisatrice. Ce qui en ressort, c’est la richesse et la modernité du second qui se brise sur les carences du premier, incapable d’oser trouver pour Paz, ce si beau personnage féminin perclus de la douleur de sa liberté perdue, un avenir vivable.

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