Entretien avec Christian Volckman autour du film The Room

J’ai eu la chance de pouvoir visionner The Room quelque temps avant sa sortie VOD et de pouvoir discuter longuement par téléphone avec son réalisateur Christian Volckman pour parler de ce film assez rare dans le paysage cinématographique français.

  • La première chose qui m’a frappée en découvrant votre film, ce sont les points communs entre The Room et Vivarium, sorti au mois de mars. Est-ce que vous l’avez vu et avez-vous pu en parler avec Lorcan Finnegan ?

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J’ai rencontré le réalisateur – et la productrice – de Vivarium à Gérardmer, on avait chacun vu le film de l’autre. Je n’ai pas eu plus d’informations sur ses influences mais nous étions assez troublés par les ressemblances, dans les thèmes et même la construction. Mais c’était un échange très sympathique.

  • Votre film est en langue anglaise, avec un casting international, et si je n’avais pas su qui le réalisait, je n’aurais jamais cru à un film d’un Français. Quelles sont vos influences ? Pourquoi avoir situé le film aux États-Unis ?

« Un fantasme d’imaginaire hybride entre Europe et États-Unis »

Pour la petite histoire, j’ai vécu aux États-Unis de mes 15 à mes 18 ans, dans le cadre d’un programme d’échange au lycée. J’étais dans une famille de la classe moyenne américaine en Virginie. J’ai vécu cette période presque comme un film. Tout ce qu’on voit dans les fictions, ce ne sont pas des caricatures : les cheerleaders, le football américain, les différents groupes, par ethnies et classes sociales, tout cela existe dans un lycée. La société américaine fonctionne sur une séparation des groupes dès l’école. Et j’ai découvert le cinéma des années 80-90, qui était une période très libre et créative aux États-Unis, avant la mainmise des gros studios, comme aujourd’hui entre Marvel et Disney. C’est l’époque de Retour vers le futur, Dreamscape, et toutes les adaptations de Stephen King, comme Carrie, qui m’a énormément marqué. En rentrant en France il y avait un décalage, même si le cinéma français n’était pas encore aussi caricatural : aujourd’hui c’est soit comédie soit cinéma social. Je suis resté dans un fantasme d’imaginaire hybride, avec un côté cultivé européen, imprégné par l’art et la littérature, et puis cette période américaine source de liberté.

Quand j’ai commencé à m’interroger sur ce que je voulais faire au cinéma, je revenais toujours au fantastique. C’est un genre très riche, qui permet d’aborder des thèmes de la société d’une manière détournée (comme chez Cronenberg ou Lynch) et de développer l’imaginaire avec des sensations, un langage différent du réalisme, moins frontal. Dans The Room, le thème c’est le matérialisme, mais abordé d’une façon presque magique.

  • Ce genre de film n’est pas très courant en France, comment on monte The Room quand on est français ?

« Si on ne prend plus de risques, il n’y a plus d’art »

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C’est 5 ans de galère. Au départ on a rencontré un producteur canadien qui était partant, on a commencé à rencontrer les équipes, ça aurait pu être fluide, mais il n’a pas pu réunir tout le budget. Cela nous a retardé d’à peu près un an. Ensuite des producteurs belges sont venus à la rescousse, et on a fini par tourner en Belgique et au Luxembourg. En France, ça aurait été très compliqué de réunir tout le budget. J’ai des lettres types de gros studios, c’est très inquiétant, tout doit passer par des grilles d’analyse… Tout ça, c’est pour minimiser les risques. Mais pour moi, si on ne prend plus de risques, il n’y a plus d’art. Aujourd’hui avec les plateformes, les cartes sont un peu rebattues quand même. Avoir une nouvelle possibilité dans ce panier de crabe, c’est forcément positif. Les nouvelles générations ont envie d’autre chose aussi. C’est une période super intéressante. Comme ce confinement qui produit une sorte de réveil des consciences, tout va de pair. On verra si ce chamboulement est positif ou négatif.

  • Justement, The Room est un peu un film de confinement avant l’heure… et il sort pendant le confinement, sur les plateformes. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

De toute façon, la manière de regarder des films a changé depuis 5 ans. Entre les ordinateurs, les tablettes qu’on emporte en voyage… L’écriture a changé sous l’influence des séries, où il faut créer des heures et des heures de contenu. Ça me fascine. Le rapport au temps est différent. Au cinéma on crée beaucoup d’ellipses, on coupe les temps morts.

Effectivement je m’attendais à une sortie en salle, mais finalement moi aussi je suis enfermé chez moi à regarder mon écran. Et voir un film sur l’enfermement sur des écrans à la maison, c’est plutôt ironique, mais intéressant. Est-ce que les gens vont être attirés par l’idée d’un miroir fictionnel ? Je ne sais pas ce que ça va donner, mais au moins le film sort, les gens pourront le regarder.

  • Vous aviez un autre projet en cours ?

J’écris un autre film, autour de la technologie et de l’intimité, plutôt science-fiction, à la Black Mirror. Mais je ne sais pas si je vais réussir à le monter. Déjà parce que c’est encore un scénario difficile à vendre en France. Donc je vais me tourner vers les plateformes. Puis on verra s’il faut le faire en langue française ou en langue anglaise. En tout cas en ce moment envoyer un scénario à une boîte de production, c’est compliqué : ils ont trop de projets, ils n’arrivent pas à finir ceux qui sont en route… On n’a pas encore pris la mesure des effets secondaires qui vont arriver.

  • Pour revenir au sujet du film, il pose à la fois des questions très modernes (l’accumulation des biens, les désirs matériels) et plus philosophiques (la transmission, le temps qui passe). Comment ça s’est articulé ? Quel était le point de départ ?

« Quel est le désir le plus profond qu’on veuille assouvir ? »

L’idée m’est venue alors que je peignais dans mon atelier, c’était celle d’une maison avec une chambre qui vous donne tout. À partir de ce concept, il a fallu que je trouve une histoire qui pouvait résonner. Tout était possible. Il a fallu faire le choix du couple, car pour moi c’est la base de l’humanité, Adam et Ève, le père et la mère. L’arrivée de l’enfant, c’est ce qui a permis au film de démarrer. Avant ça, c’est juste une quête matérialiste qui n’a pas de sens et peut juste créer de la frustration. La matière, c’est frustrant. On achète des trucs qui sont voués à se détruire. L’idée c’était de leur donner tout ce qu’ils veulent, et voir ce qu’il reste après. Quel est le désir le plus profond qu’on veuille assouvir ? J’ai beaucoup été influencé par les contes tziganes, russes, les Mille et une nuits, qui abordent des questions morales par le fantastique, la magie. Dans la lampe d’Aladdin, il y a 3 vœux, après c’est terminé. Là, la limite c’était le trop-plein.

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  • Justement, leur plus grande frustration n’est pas matérielle dans le film, c’est de ne pas avoir réussi à donner la vie. L’enfant lui-même fait ressurgir toutes ces questions : la destruction, la frustration…

En soi, il est assez neutre. C’est la folie des parents qui va le transformer en psychopathe. La chambre aussi est neutre, ce sont eux qui détruisent le système. C’est aussi l’enfermement qui rend fou. Notre folie est cachée et ne demande qu’à ressortir.

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« Le film nous échappe, il prend sa vie propre »

En écrivant, on a des intuitions, des instincts mais on n’a pas toutes les clés. Il y a plusieurs versions, retravaillées avec des co-auteurs, puis le tournage, les acteurs/trices posent des questions, les choses se modifient, enfin au montage il faut choisir. On a par exemple coupé une scène d’intro sur le passé de la maison. Le film nous échappe, il prend sa vie propre, et quand il est terminé on se rend compte de ce qui s’est produit, par le travail d’équipe. Le réalisateur n’est pas un être tout-puissant, il se nourrit des autres et y réagit.

Aujourd’hui je réfléchis à quelque chose qui m’est presque étranger. En regardant le film maintenant j’y vois une analogie avec le besoin de contrôle lié à la quête technologique. L’être humain veut échapper à lui-même et ne voit pas que ce sont les choses les plus simples qui rendent heureux.

  • Et en revoyant le film (ou en voyant Vivarium aussi d’ailleurs), n’êtes-vous pas frappé par la répartition des rôles dans le couple à l’arrivée de l’enfant ?

Par rapport à Vivarium… (Il réfléchit.) Ah merde, et on est deux mecs qui ont fait ces films, je ne sais pas quoi dire ! Moi j’avais envie de parler de la mère toute-puissante. À l’arrivée de l’enfant, l’homme peut se sentir inutile, en échec. Il va compenser avec l’affirmation sociale ou fuir. J’ai beaucoup vu ça, des pères qui fuient dans le travail, voire qui s’en vont. L’homme a besoin d’assumer ses fragilités, qu’il n’est pas cette image de réussite liée à la pression sociale. Pour que le couple fonctionne il faut que chacun s’éloigne des attentes liées à la figure de père ou de mère. Tout ça est en réflexion dans le film. La mère a besoin aussi de lâcher prise, d’accepter de perdre le contrôle.

  • En quoi le film remet en question cette pression sociale habituelle ?

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Ah mais les personnages n’y arrivent pas du tout ! Je voulais montrer que si on s’accroche à nos rôles, on détruit tout ce qu’il y a autour de nous. C’est plutôt une constatation.

  • La fin pourrait laisser espérer une nouvelle tentative où ils s’en sortiraient mieux… En l’écrivant vous aviez tranché ça ?

« Je voulais travailler sur le monstre qu’on engendre »

Je voulais travailler sur le monstre qu’on engendre si on ne se remet pas en question et si on ne remet pas en question la société. On perpétue nos névroses. Heureusement il y a une avancée, mais parfois il y a des retours à des idéaux moraux plus anciens, c’est cyclique. Si j’avais voulu traiter de quelqu’un qui échappe à ces pressions, ça aurait fait un autre film. Je voulais que la chambre soit comme un révélateur de l’inconscient des personnages.

  • D’ailleurs les personnages ne demandent jamais à la chambre de les transformer eux-mêmes.

C’est une limite qu’on s’est fixée : la seule chose qu’on peut commander dans la chambre, c’est la matière. J’ai fait un film fantastique mais je voulais qu’il reste une forme de réalisme. Sinon on part dans le conte de fée, c’est un autre genre, ça devient plus difficile de créer un miroir de notre situation. On s’approche du film de super-héros, et j’ai beaucoup de mal à y voir autre chose qu’un divertissement, ça ne me raconte rien intimement. Le moment le plus intéressant c’est quand le personnage quitte son rôle de super-héros pour redevenir un être humain, parce qu’un monstre géant qui attaque la ville, ça n’a aucun intérêt. Avec les effets spéciaux on peut faire tout et n’importe quoi, donc le dixième immeuble qui s’effondre…

  • Au fait, comment est faite la maison ? Car elle est impressionnante.

Le rez-de-chaussée et le jardin sont ceux d’une vraie maison. Et tout le premier étage et la chambre ont été construits en studio au Luxembourg, c’est du décor. Il y a quelques effets spéciaux sur le vieillissement mais sinon presque tout est vrai. Le challenge était de tenir à la frontière entre le réalisme et le magique.

  • Bon, quand on voit la maison dans la maison…

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« Le plus fort, c’est ce qui se passe dans la tête du spectateur »

C’est purement du montage, ça. C’est la connexion de plusieurs images qui crée cette illusion de maison dans la maison. Les choses qui marchent le mieux sont les plus simples : quand on revient au montage et qu’on arrive par là à faire passer des idées complètement extravagantes. C’est assez magique. L’élément le plus fort, ce n’est pas ce qu’il y a à l’écran, mais ce qui se passe dans la tête du spectateur, presque le non-dit. C’est comme en littérature. J’adorais Dune quand j’étais gamin, mais quand j’ai vu le film j’ai été déçu, parce que mon imaginaire s’était effondré. La littérature est bien plus vaste que le cinéma, le cinéma limite énormément.

Un grand merci à Christian Volckman pour sa disponibilité et sa sincérité.

The Room, disponible en VOD.

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